Après la sortie d’un EP, Dreamless Tribulations, avant d’autres à venir et suite à une discographie fournie, Gilles Le Guen, leader de Denner, répond aux questions de Muzzart…

Photo avatar: Patrice Poch.

1) Comment est né Denner ? Qu’est-ce qui te pousse, à « l’époque », à fonder le groupe ?

Oh !!! L’envie. Juste l’envie très forte de reprendre le micro. J’avais eu un groupe en Bretagne, qui s’était arrêté brutalement. Un peu échaudé, j’étais parti à New York. J’y bossais comme DJ. Je faisais des soirées post-punk, cold et electro wave. Vers 2004, des gars qui viennent à mes soirées et avaient un groupe nommé Off The Between me proposent…de jouer du synthé avec eux !!! Ils faisaient un truc dark et éthéré, entre Cocteau Twins et shoegaze. J’aimais bien. Mais je ne savais jouer d’aucun instrument !!!

Je décline et explique que je suis plutôt aspirant chanteur. De là est partie l’idée de faire Denner, à Williamsburg, Brooklyn. Sous la forme d’une blague : mettre en place la version européenne de Off The Between.

2) Si Denner est né à New York, il poursuit désormais son activité à Rennes. Existe t-il, selon toi, des différences entre le Denner « américain » et le Denner « français » ?

Oui. Avec Adam Humphreys, la couleur état beaucoup plus shoegaze, avec une pointe noisy parfois. On l’entend sur notre premier album Nouvelle-Bretagne, en 2010. C’était plus New York. Dark et dingue, avec des parti-pris de production. A mon retour à Rennes, après mon expulsion du territoire américain, je mets du temps à m’en remettre et à retrouver l’envie de poursuivre l’aventure Denner avec des musiciens rennais.

Yann Even et Philippe Kervella arrivent et on part sur une tendance plus classique, UK cold wave à guitares circa 1983. C’est Drifting Canticles, en 2017. C’était très bien. Et aujourd’hui, avec l’arrivée de Marc Corlett, ex-Craftmen Club, ca évolue encore. Un son toujours très sourcé dans les 80’s. Mais plus actuel et synthétique.

Cependant, je garde toujours le contact avec NYC. Tiers, un duo synth-dark New Yorkais, me propose actuellement de faire un featuring sur leur prochain album. Ce sont des amis de la connexion Wierd Records (Blacklist, Xeno & Oaklander …).

3) A l’écoute des disques de Denner, on note une grande diversité quand bien même la base du groupe est originellement post-punk. Qu’est-ce qui explique cette largesse dans le rendu ?

Ce sont tous ces gens différents qui sont passés dans Denner, et qui ont apporté leur vision. Et aussi le fait que l’expérience a débuté fin 2005…et que nous sommes en 2021 ! Plein de gens auraient dissous ce groupe ou changé le nom du projet, pour donner une illusion de nouveauté. Moi, non ! J’aime trop l’idée derrière ce nom : Denner. Et que les musiciens qui en font partie m’encouragent à conserver le blaze !!! C’est une histoire, Denner. Il y a une narration. Quand ton groupe de rock a des armoiries, tu ne rends pas les armes comme ça.

4) En quoi le lieu d’implantation du groupe influe t-il sur ses créations et sa manière d’appréhender celles-ci ?

Je crois à toutes ces histoires d’environnement et de ses influences. On en revient à la même chose. New York, c’était un peu dingue et dur. Fun mais impitoyable. Donc, il y a une noirceur urbaine particulière dans le premier album. Sur le second, il y a encore beaucoup de titres composés par Adam. Mais moins de couches de guitares façon shoegaze. Et Yann arrive avec cette idée de guitare qui donnera une petite bombe pop positive, « Refuelled ». Et même un faux-disco, « Stanza » !

Pour l’album « New York – Trebeurden – Minsk » avec les relectures classiques de nos morceaux orchestrées par Eric Voegelin, on est carrément allés à Minsk, en Biélorussie. Là, il y a vraiment un contexte, un environnement culturel. On voulait retrouver le son de l’Ecole Russe. On avait treize musiciens classiques formés dans les conservatoires locaux. C’était fort comme expérience!

5) Votre tout premier album Nouvelle Bretagne, sorti en 2010, a depuis été réédité, agrémenté d’une dizaine de bonus. Est-ce une manière de le remettre au goût du jour, de l’insinuer dans le parcours du Denner actuel ?

C’est fun de mettre en lumière la genèse d’un groupe. Donc cela me faisait plaisir de ressortir plein de maquettes de la toute première période à NYC. C’est garage et cold !!! Parce que de 2005 à 2010, le boulot se passait sur home-studio et souvent à distance. Je faisais des allers-retours avec la Bretagne. Et on échangeait des mp3 au dessus de l’Atlantique. Puis, en 2010, on s’est retrouvés à Bruxelles, au Laboratoire Central avec Gabriel Séverin pour l’album. On y avait déjà fait une maquette de You Seem So Far Away et In LImbo, avec Etienne Vernaeve de Isolation Ward (Les Disques du Crépuscule) à la batterie.

On a ajouté à cette réédition une version alternative de notre « exposition » tribute à Charles de Goal. Un de nos tous premiers enregistrements avec une reprise de « Something must break » de Joy Division, réalisée de nuit dans un studio de l’East Village à Manhattan …. Une version trash de « Speak low » chantée par Adam, qui pose super bien sa voix. Un peu à la B. Perry de Dead Can Dance, je trouve. « We shall », un morceau des sessions de l’album qui avait été mis de côté par manque de place sur le vinyle et accusé par nous mêmes d’être trop The Cure !!! Et d’autres …. Un morceau sur mon héro Charles Denner et mon film culte, « La Vie à l’Envers ».

Bref ! c’est une collection de trucs que beaucoup n’auraient jamais rendus publics. Mais nous, si.

6) Le tout dernier EP de Denner, Dreamless tribulations, date d’octobre 2020. Il serait le premier d’une série de trois, destinée à voir le jour dans les prochains mois. Peux-tu m’en dire plus sur le projet et ce qui l’a motivé ?

En bref, au Raven Studio on a enregistré tous les nouveaux titres du groupe depuis l’arrivée de Marc à la basse. Douze morceaux. On voulait sortir un 45 tours des deux titres les plus vieux : The Kelp et Low Life. Ils matchaient bien ensemble. On a approché Meidosem Records et d’autres personnes qui nous ont toutes expliqué qu’il valait mieux, économiquement, sortir un EP 12’. L’idée de publier trois maxis 45 tours, avec quatre titres chacun, s’est lentement imposée à moi en studio. C’est une façon de raconter une histoire et d’ établir une progression musicale.

Dix titres sur un LP, cela éclipse au moins trois ou quatre morceaux qui disparaîtront rapidement du radar. Le public les oublie vite. Là, tu crées l’événement tous les 4 mois. Les titres ont une espérance de vie plus longue. Plus d’attention aussi. Stanislas au label a accepté de nous suivre. Une chance terrible. Il fait un vrai boulot de responsable de label, à l’ancienne. Et les trois EP sortiront en album CD, en même temps que le troisième EP en septembre. Avec du bonus bien sûr, car nous avions de la matière dans les tiroirs.

7) Avec quelques mois de recul, quel regard portes-tu sur Dreamless tribulations ? J’y « entends » New Order, est-ce une influence majeure pour Denner ?

On ne va pas mentir. Oui ! Bien sûr. New Order a signé au moins trois ou quatre grands albums majeurs. Ce groupe invente un nouveau son pop dans les années 80. Il donne le « la ». Hooky, notamment, invente un son de basse qui inspire toujours plein de musiciens. Mais il n’y a pas qu’eux. On aime tous les porte-étendards de cette période. The Chameleons, The Sound, le early Simple Minds etc… Ou encore des choses un peu moins connues : Fra Lippo Lippi, Sad Lovers & Giants, For Against, And Also The Trees bien sûr. 83 de Marc Seberg est un album majeur pour moi.

On s’intéresse, néanmoins, à ce qui se fait actuellement. C’est là qu’on évolue. On ne déteste pas Molchat Doma, ou un autre groupe russe qui s’appelle Vagues, des français, Blackmail, Martial Canterel bien sûr. Perso, je suis aussi sur des trucs transversaux, de la danse froide comme Lonelady ou Nova Materia ….

Toutefois, on n’entend pas systématiquement tout ça sur « Dreamless Tribulations ». Peut-être sur les autres. Il va y avoir une progression. Le second EP, « Semi Monde », arrive tout début mai (sortie digital 16 avril). Il sera plus dansant et synthétique sur la face A, mais avec une face B bien dark et chantée en français. Puis « Together in Obscurity » sort en septembre avec un son plus moderne, toujours ultra référencé. Plus un « Thieves like us » …. Moins ombrageux.

8) Considérez-vous, à l’inverse, exercer une quelconque influence sur certains groupes de votre giron ?

Aucune. A Rennes, il y a beaucoup de groupes. Et chacun est convaincu de jouer la meilleure musique. Le niveau est élevé. Il faut donc se botter les f…. pour exister. Maintenant, c’est pas la guerre. Il y a des complicités, des fraternités. Des voisins que tu apprécies. Mais chacun trace sa route.

9) Ton parcours personnel est très riche, peux-tu nous éclairer sur les étapes « majeures » qui l’ont jalonné? Qu’en tires-tu essentiellement ?

J’ai 58 ans. Donc 18 ans en 1980. J’étais près de Rennes. Ca donne accès à la banque ! Pas eu besoin de faire un casse. La Bretagne était irriguée d’excellente musique. On captait la BBC 1. Ca aussi, ça aidait. Mes premières Trans en 1983, l’année où je commence ma première émission de radio, et collabore à un fanzine. Cabaret Voltaire, Litfiba…. J’achète beaucoup de disques que j’ai d’ailleurs toujours. Je commence au chant dans un premier groupe, près de Rennes. La musique est centrale pour moi depuis, déjà, les mid-70’s. De toutes sortes. Puis Front 242, Tuxedomoon, Test Department, New Order, The Residents, Chameleons, Kas Product, Orchestre Rouge etc…. Tous les Rennais de Complot Bronswick, End of Data, Splassh. Minimal Compact, Tanit, AATT…. Il y a beaucoup de concerts en Bretagne. La Mèche Bleue, Le Coatélan…

Fin 80 je fais partie d’un autre groupe, Transpolis, à Guingamp. Toujours pléthore de concerts à Rennes. Je travaille comme journaliste en presse locale. Je bouge beaucoup. Les 9O’s, la musique électronique triomphe enfin ! J’en avais rêvé en 1980 avec OMD ou Yello. Là, les boîtes à rythmes et synthés prennent le pouvoir ! J’adore le son froid et minimal techno de Detroit, le groove de la house hérité des musiques noires américaines, la versatilité du beat de drum’n’bass, LTJ Bukem etc…

Puis 1998, direction New York pour un gros reset. Denner en émergera.

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