Photo avatar: William Brandy, par Marine Truite.

Festival mais pas seulement, loin s’en faut, La Claque fédère, mutualise et investit un terrain rural d’une richesse insoupçonnée. Questions à Antoine Hoppenreys, l’une de ses têtes pensantes…


Amelia Tabeï (saxophone) – Charlotte Cattiaux et Raphaelle Camus (danse), par Antoine Hoppenreys.Julien Coupet (MOOP), par Marine Truite.

1 – Qu’est-ce que le festival La Claque ? Est-ce uniquement un festival, quelles sont ses différentes actions et à quoi son appellation renvoie-t-elle ?

La claque, au départ, en 2017, c’est un collectif de spectateurs qui se monte atour d’un petit groupe de personnes qui ne se connaissent pas encore bien, mais qui se découvrent une envie commune : celle d’aller voir des spectacles, collectivement, pour se retrouver, covoiturer, partager des moments. L’année où le collectif se monte est assez grisante à Bergerac, avec une émulation forte, beaucoup de découvertes, des rencontres qui se nouent autour d’un autre festival (Trafik) organisé par la Gare Mondiale. L’envie du collectif est née à ce moment-là, d’une volonté d’aller au-delà de la rencontre et de faire des choses ensemble, de se prendre en main aussi. L’équipe de Trafik avait eu l’intuition de nommer ses bénévoles les “activistes”. On a décidé de se rendre actif.

À partir de là tout s’est enchaîné rapidement, on s’est constitué en association et trois mois plus tard on montait la première édition du festival, avec des bouts de ficelles et des copains – à Pomport – au château Barouillet. Ça a été une expérience assez folle, on découvrait tout, tout le monde prenait énormément de plaisir. On y allait sans plus d’ambition que celle de se faire plaisir, mais très vite on à senti qu’il se passait quelque chose – un engouement fort, collectif. Cette soirée-là fut mémorable. C’était le début de l’aventure.

Au fil du temps le festival à pris une place importante dans la vie de l’association, néanmoins on a cœur de continuer à proposer, tout au long de l’année, d’aller voir des spectacles. Même si le covid a mis à l’arrêt l’activité du collectif de spectateurs, on espère dés cette année pouvoir retrouver, ensemble, le chemin des salles. D’ailleurs, le nom de l’association – la Claque – vient de là : des « Claqueurs », ces personnes qu’on envoyait applaudir les artistes dans les théâtres.

2 – À quel type de groupes s’adresse le festival ? Existe-t-il une forme d’éthique, s’agissant d’une formation musicale, à honorer quand on veut intégrer la programmation ?

On a toujours défendu l’idée d’une programmation entreprenante, avec cette volonté forte de donner à voir des esthétiques singulières, parfois peu diffusées au-delà des cercles d’initiés. L’ambition du Festival est d’adresser ces propositions au plus grand nombre, en variant les formes et les formats, en proposant des espaces de convivialité. Proposer un événement populaire sur la base de propositions dont on pourrait penser, a priori, qu’elles n’ont pas vocation à l’être. Je crois que l’objectif du projet est de réussir, à partir de propositions parfois étonnantes, parfois exigeantes, et de faire une belle fête où tout le monde se sent intégré.

L’idée, c’est que chacun se laisse aller à l’inconnu – à la nouveauté parfois. Pour ça, la façon d’amener les choses, la configuration des espaces, l’énergie que l’on y fait circuler, tout ce contexte est extrêmement important – c’est un aspect auquel on est particulièrement attentif. A partir de là, on peut envisager des choses tout à fait étonnantes.

Donc pour répondre à la question, qui peut-on voir sur ce festival ? Des propositions fortes et belles, généreuses et osées, émouvantes aussi. On aime bien l’idée que chaque spectacle puisse être l’occasion d’une expérience sensible forte – ça fonctionne ou ça ne fonctionne pas, mais c’est l’intention. On veut que les gents vivent des moments dont ils se souviendront.

3 – De qui se compose la team La Claque ? En lien avec la question précédente, quelle est la posture à tenir pour pouvoir intégrer La Claque ?

La Claque, c’est un groupe dès le départ hétérocycle (pas hétérogène, mais constitué d’éléments qui ne se connaissait pas, pour la plupart). Cela contribue, je pense, à l’identité du collectif : ouvert à tous dès lors qu’on s’intéresse au projet. Ce qui est bien, c’est qu’il y a de multiples manières d’ adhérer au projet : certains sont là pour les propositions artistiques, d’autres davantage pour la convivialité. Le dénominateur commun, c’est l’envie de se prendre en main, collectivement, de se rendre acteur des propositions. Chacun amène son énergie, sa compétence, ses idées et l’ensemble produit quelque chose de tout à fait intéressant.

4 – Vous êtes basés du côté de Bergerac, quel est votre champ d’action géographique ?

L’association est née à Bergerac, le Festival lui à lieu au château Montplaisir sur la commune voisine, à Prigonrieux. On travaille sur un bassin de population peu dense, c’est une donnée importante. Faire ce festival, en quelque sorte, c’est avant tout « faire évènement », rassembler sur un week-end des personnes qui, finalement, ont rarement l’occasion de se retrouver. On a besoin, pour cela, de construire des propositions fortes, identifiables et dans le même temps suffisamment ouvertes et diversifiées pour répondre à une grande variété d’attente. Construire une identité tout en travaillant l’ouverture au plus grand nombre, à l’échelle locale, c’est tout l’enjeu du projet.

Et puis le Festival commence à faire parler de lui, on remarque au fil des éditions que de plus en plus de personnes font le déplacement, parfois depuis les départements voisins pour se retrouver à La Claque. C’est le signe que la proposition fait sens.

Dordogne, par Antoine Hoppenreys.Photo d’ambiance.

5 – Quels sont les écueils que vous avez pu rencontrer depuis la création de La Claque ? À l’inverse, qu’est-ce qui selon vous permet à l’association de tenir sur la durée ? 

À quel moment s’est-on trouvé en difficulté ? Je ne saurais pas dire. Il faut être quelque part un peu téméraire pour s’embarquer dans ce genre d’aventure. Évidemment ce n’est jamais un long fleuve tranquille que de monter un Festival, il a fallu essuyer quelques plâtres. Je me souviens, lors de la première édition, être parti en catastrophe dévaliser la seule supérette ouverte pour acheter tout leur stock de saucisses, on s’était fait déborder. L’année suivante, on a dû affronter un orage mémorable qui nous a forcés à interrompre à l’entame du dernier set : les parkings étaient inondés, il a fallu remorquer les voitures au tracteur…

Ce sont des choses qui arrivent, l’aléa fait partie du jeu. Tant que financièrement la structure tient la route et surtout, tant que la dynamique bénévole est là, on peut voir venir. Évidement l’année et demie qui s’est écoulée a été particulièrement éprouvante ; annulations, reports, et contraintes sanitaires … les équipes ont été mise à rude épreuve. La dynamique de l’équipe, surtout, aurait pu en prendre un coup. C’est pour cette raison qu’on a tenu à maintenir le maximum d’événements,tant que cela était possible. Pour ces projets associatifs, s’arrêter c’est prendre le risque de ne pas repartir. Un peu comme la course de la reine rouge dans Alice au pays des merveilles, on est obligé de courir pour rester au même endroit.

6 – Quelle a été la réponse de La Claque à la période de pandémie ? Celle-ci vous a-t-elle amenés à modifier votre manière de faire, ou à innover pour continuer à exister malgré les difficultés rencontrées ?

On a fait le choix de maintenir. D’abord parce que jusqu’au denier moment, et à chaque fois, on à espéré que cette pandémie allait s’arrêter. Un festival comme La Claque s’organise six mois à un an à l’avance, on n’a jamais eu cette lisibilité. On s’est retrouvé, un peu comme tout le monde, face à des réalités qu’on ne pouvait pas anticiper, avec pour alternative soit d’annuler, soit de s’adapter. Alors nous avons décidé de nous adapter. Suivant les contraintes, il a fallu réinventer et la programmation, et le dispositif : format réduit à une seule journée pour La Claque Revival (en septembre 2019) et pour La Caresse ( en juin 2021). Une programmation plus douce, pour public assis, et instauration d’un couvre-feu. À chaque fois, au-delà des difficultés d’organisation, ça a été de superbes expériences, dans une période où les personnes avaient vraiment besoin de se retrouver.

7 – De quels soutiens bénéficie La Claque  quant à son fonctionnement ?

Sur le plan financier, le festival n’existerait pas, en tout cas dans sa forme actuelle, sans un soutien des partenaires publiques. Le Conseil Départemental, la Communauté d’Agglomérations Bergeracoises et la Municipalité de Prigonrieux nous soutiennent depuis le début, on a bon espoir que la Région Nouvelle-Aquitaine s’implique elle aussi à court terme pour permettre de développer et pérenniser cette proposition sur la durée. Globalement les financements publics permettent de couvrir un tiers du coût global de l’événement, ça nous permet de conserver une tarification relativement accessible (au regard de la proposition).

Nous avons aussi la chance, en Dordogne, d’être accompagné par l’Agence Culturelle Départementale qui fournit au festival une aide technique et logistique précieuse. Plus généralement, nous pouvons nous appuyer à l’échelle du département sur un réseau de structures et d’associations qui viennent aider le Festival. La Claque faite aussi partie (avec 10 autres associations voisines) du Collectif Alfonce, établi à cheval sur la Dordogne et la Gironde et qui propose de mutualiser compétences et matériel au service des projets des uns et des autres. C’est certainement une vertu de cette crise : elle a amené les structures à mieux travailler ensemble.

8 – Quelle place accordez-vous au rural ? Dans ma région certains festivals, comme le R4 ou le Chahut Vert, se tiennent dans de petits villages et grouillent de vie tout en parvenant à durer…

Le monde rural à cette caractéristique d’être éclaté. Le point positif, c’est que cela oblige chacun à se retrousser les manches, à entreprendre. C’est très vrai en matière de proposition culturelle. Celui qui ne connaît pas le monde rural serait surpris de voir à quel point ces territoires sont riches de propositions. Le tissu associatif culturel y est particulièrement fourni. Rien que sur le Bergeracois, on compte à l’année six ou sept festivals de théâtre, autant si ce n’est plus de festival de musique.
Le revers de la médaille, c’est que ces propositions, dans la mesure où elles sont ancrées localement, peinent parfois à constituer une dynamique à l’échelle du territoire. Or certains projets, de par leur ampleur ou leur spécificité, nécessitent d’être suivis, d’être appuyé des échelles plus larges.

La question de la mobilité est importante : faire se rencontrer les propositions artistiques et les personnes, c’est aussi quelque chose de très concret et l’espace rural est, de ce point vue, contraignant. C’est une donnée à avoir en tête.

Malgré tout et, pour en revenir au festival, cette campagne morcelée nous offre un cadre tout à fait extraordinaire. Ces paysages, ces coteaux, les vignes du château Montplaisir qui nous accueille participent tout autant à l’attrait de la proposition que la programmation proposée, c’est aussi cela que viennent chercher les festivaliers.

9 – L’Humain est visiblement au centre de vos préoccupations, quel regard portez-vous sur cette dimension humaine  en une époque où tout concourt à nous diviser ?

Clairement, ce qui motive ce type de projet c’est d’abord l’aventure humaine, le plaisir de se retrouver, de faire ensemble. Finalement on se rend compte que c’est le projet qui est au service du collectif, et pas l’inverse. L’action fédère, c’est sa première raison d’être ! Sans ça, le festival n’aurait pas grand intérêt.

Je parlais de l’importance de la dimension populaire du festival. C’est une chose à laquelle nous sommes attachés. La Claque Festival, ce doit être une belle fête. La fête, c’est cet espace-temps où l’on fait tomber les barrières. Ce n’est pas forcément un temps de rencontre, mais c’est un temps de partage, sans négociation. C’est quelque chose de capital. Ces moments-là se font de plus en plus rares, on les remplace par des espaces de divertissement dans lesquels les propositions culturelles sont de plus en plus pensées comme des produits de consommation. Il faut résister à ça, joyeusement, avec conviction.

10 – Quels sont les projets de La Claque à partir de la rentrée à venir ?

Déjà, réaliser un beau Festival. Ça fait plus de deux ans qu’on attend cette édition et on a hâte d’y être. Ensuite, on va profiter de la reprise culturelle pour lancer le collectif de spectateurs, avec beaucoup de chouettes propositions à venir qu’on aimerait proposer d’aller voir. Et puis très vite, on va embrayer sur “l’Ultime Nouba (Before Christmas)” qu’on organise fin décembre au Rocksane de Bergerac (avec l’association Overlook). On se projette aussi sur 2022, pour la sixième édition ! On a déjà tout un tas de belle idées en tête…

Beaucoup de projets, beaucoup d’envie et la volonté d’aller de l’avant : on en a tous besoin.


Barrut, par Louis Cardoas.Electric Vocuhila, par Antoine Hoppenreys.

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