J’ai préféré, à un Minuit avant la Nuit cette année bien trop sage, la vérité du rock en marge, qui sue et braille, le temps d’une soirée au Mic Mac attenant à la Briqueterie d’Amiens. J’en ai profité pour rater le mal nommé Toquard, prenant mon temps pendant que le Mic Mac pressait le pas, pour une fois…mais passons: j’entre, j’aperçois une guitare brisée. Je me dis alors que Toquard, qui parfois m’exaspère mais bien plus souvent me conquiert, a du claquer un joyeux bordel. Tant pis pour moi, j’avais qu’à me magner. Pour patienter, t’façon, j’ai le son de Papagaz. Je m’en contente, c’est du millésimé tiré d’une attitude punk passée au filtre d’autres genres bien dérangés. Ca passe crème, tout comme les morceaux costauds de Trace dont le line-up, constitué de mecs qui s’y entendent dont l’inénarrable Erwan Chuck -échappé de chez Degage– au drumming, sauvage, et Louis Roussel à la basse, autrefois connu chez Sobo, s’affaire à dézinguer tout en éructant. C’est punk, c’est viril, ça dégomme. C’est froid, énergique, tantôt ramassé, tantôt débridé. De fioritures, il n’est que peu question. J’ai raté Trace, il y peu, dans une Briqueterie ayant fait peau neuve.

L’erreur est gommée, à grands coups d’attaques furieuses. J’ai aussi raté Daniel, du fanzine Chéribibi, au passage. Tant pis pour moi, j’avais qu’à moins glander. Trace me punit, d’une prestation qui percute et enchaine les morceaux chaotiques, gueulards, qui rentrent dans le lard. J’aime ça, ça me console de mes ratés. Trace énergise, il est d’accord avec rien ou personne, ou presque, et n’en fait qu’à son riff. C’est largement suffisant pour s’imposer, ne jamais se poser, pas le genre, et signer un set uppercut. Un live local et agité du bocal qui déflore, sonne la révolte avant celle, tout aussi farouche, de René Binamé. Orchestre belge à l’expérience aiguisée, détenteur d’un savoir-faire qu’on ne peut lui disputer. Tiens toi bien mon beau Mic Mac, Binamé va te mettre en vrac.


Trace.

Avant ça, évidemment, Papagaz remet les gaz. Un coup d’oeil à son bac à vinyles me permet d’apercevoir, d’emblée, on opus d’ Inner Terrestrials. Preuve que le gaillard ne rigole pas trop, avant que le père Binamé et ses hommes de main, dont le mythique Masto « from the Bérus » au saxo, s’en viennent faire résonner leurs standards punk forts en gueule et diversifiés, au spectre génialement décousu. J’entends, là dedans, du Wampas. Du Parabellum, tiré au pistolet. De la chanson, rassembleuse. De l’indé, borduré d’électro. Du punk anar, mordant dans le texte, lucide et batailleur. Du Ludwig, von 2022 en l’occurrence, mais né y’a bien longtemps. Du Binamé et je t’assure, c’est pas d’la zik à la René. C’est bien joué, entrainant, ça groove et Masto arrose le bordel de ses salves de sax alors que l’efficacité de l’ensemble en fait un must total. On entend, oh putain mais quel bonheur, une cover du Courage des oiseaux de Dominique A. René Binamé, c’est une clique au discours pensé, au registre foufou et pourtant tenu, qui entasse les titres enthousiasmants. C’est ça l’indé, mon ptit Dédé; c’est explosé, mais cohérent. Ca joue vrai, ça dénonce et ça fait du bien. Ca schlingue la véracité, le délire qui fait rire mais aussi réfléchir. Autour de moi ça pogote, chacun se libère et tout le monde évacue.

René Binamé, c’est libérateur. La Wallon est bon. Je me sens chanceux, c’est pas tous les jours qu’ici, Binamé vient nous aimer. Le Mic Mac prend une claque, cinglante mais amicale. Le répertoire mord les fesses, passe le baume, déconne mais sonne, irrémédiablement, authentique. C’est la fête, bille en tête on s’immerge dans une prestation aussi persuasive que toutes celles qu’initie le Balbi raya club, dans l’attente de celle qui, dans 2 semaines, conviera Dantadjeul et Panik LTDC pour une virée tout aussi punk et déjantée que celle de ce samedi 11 juin de l’année 2022.


René Binamé.

Je quitte les lieux, joie dans les yeux. Le stand de merch se tient là, à l’entrée du chapiteau, gorgé de trésors dont ceux, merveilleux, du Folklore de la Zone Mondiale. Abruti par la satisfaction, j’en oublie que dans ma poche gisent les 20 boules retirées l’après-midi, à Poix de Picardie, pour ne pas rester à sec. C’est au retour que stupidement, je me souviens qu’avec ça, j’aurais pu m’offrir de quoi prolonger le bonheur. Il est trop tard, « flemme » comme disent les jeune sans courage et de toute façon, l’essentiel est assuré; Trace et Rene Binamé, dans deux postures sonores différentes mais ayant pour trait commun l’inspiration et l’insoumission, n’ont pas failli à leur mission.

Photos Will Dum.