Suicide « Surrender » (Mute Records/BMG, 25 mars 2022).

0
849

Compilation collector, agrémentée de deux inédits, de notes sur la pochette rédigées par Henry Rollins qui adule le duo, Surrender honore le Suicide légendaire de Martin Rev et Alan Vega. On y dénombre seize titres, reliftés par par Denis Blackham de Skye Mastering. Il s’agit, de plus, du tout premier recueil inhérent à la paire mythique. Sans tarder on s’y accroche, Dominic Chist vient groover follement et obliger au déhanché. Cold et funky, serti de ces chants cinglés qui font la marque du groupe, il amorce les choses avec, déjà, une déviance dont on s’entiche. Suicide empile ses sons, jusqu’à l’obsession. Diamonds, Fur Coat, Champagne se fait effluves, poussière de synthés sur rythme en syncopes. Lui aussi entête, s’enfonce dans le cortex. Le travail sur le son actualise le contenu, sans le dénaturer. Harlem susurre, râle, traverse le ciel. On est ici dans une forme de démence (dé)bridée qui, de tous temps, a établi la renommée des deux acolytes. Rocket USA, qu’on ne présente plus, lance d’ailleurs un psychédélisme givré, une électro tarée qu’on n’en peut plus de se remettre dans le buffet. Des motifs à la Doors surgissent alors que la voix, tendue, angoissée, fout la trouille. Cheree, histoire de calmer le jeu, insuffle du ressenti. Serti de sons qui m’évoquent le Velvet, il est à la fois beau et déglingué. Dream Baby Dream joue ensuite une électro-pop charmeuse, minimale, qui plaira autant que la série de standards initiée par la formation New-Yorkaise. Alors que Touch me, à la lisière de la cold-wave, obsède à son tour en réitérant ses motifs. On passera sur l’inénarrable Ghostrider, qui se passe de tout descriptif.

Le plaisir est vif, Mr Ray en rajoute une giclée à l’instar de Surrender qui de son côté, visite des eaux plus sentimentales, marquées par un joli duo vocal. Why be blue, en roquette cold alerte, prend le relais. Il grésille, grince et on comprend, dès lors, l’influence de Suicide sur tout un pan de la musique actuelle et passée. Wrong decisions, dans un délire que Suuns ou Liars, par exemple, n’auraient pas renié, impose quand vient son tour ses sons et cadences, ses boucles-rafales et…scratches(?) auxquelles on ne peut riposter. Suicide fuit le classement, il est bien évident que l’entité constituée des deux complices déjantés dépose une marque et renvoie de manière directe à une identité affirmée. Dachau, Disney, Disco, attaque indus acide et barrée, en surligne la déviance. Après lui Radiation, de ses sonorités à la OMD sur fond gris et vocaux dérangés, fait valoir ses propres atouts. Suicide est bien loin d’en manquer, auprès du dernier Vega ce Surrender trouvera bien évidemment sa place sur nos étagères dédiées au décalé. On ne cesse d’en noter, conséquentes, l’accroche sonique et l’inventivité dans le patchwork ainsi établi. Au moment d’aborder les nouveautés l’ancien relooké, fringant, aura d’abord ravi les anciens, puis éventuellement converti les nouveaux arrivants. Il n’est jamais trop tard, effectivement, pour partir en quête de ces groupes inscrits dans l’histoire.

Mais cessons les blah-blah, Girl (Unreleased Version) offre du neuf et attire par ses sons répétés, ses nappes d’orgues célestes, son chant comme à l’habitude angoissé qui peut aussi chuchoter sur un ton sexuel. On ne regrette, pour le coup, que le faible nombre de réels inédits. Conçue, comme le dit Rollins, comme une introduction à la sphère Suicide, qui incitera à aller explorer les albums, la compilation délivre un dernier jet intitulé Frankie Teardrop (First Version), qui revient donc à la première mouture dudit morceau. Sur plus de treize minutes, celle-ci nous emprisonne dans ses orages de synthés, ses incrustes pas loin du guilleret mais sans vraiment l’être et, comme de coutume, ses vocaux hantés, sous tension. Mission accomplie, Rollins peut se targuer d’avoir, avec l’appui de Martin Rev et Liz Lamere (collaboratrice et épouse d’Alan Vega) de n’avoir pas failli dans l’objectif visé. Après écoute(s) de Surrender on s’en ira en effet relire les oeuvres de Suicide, d’autant plus précieuses que depuis, personne n’est parvenu à en égaler l’impact et la teneur.