Ceramic Dog “Hope” (enja/Yellow Bird/L’Autre Distribution, 25 juin 2021).

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Après l’énorme YRU Still Here? (2018), enregistré avec Shahzad Ismaily et Ches Smith, Marc Ribot et son Ceramic Dog remettent le couvert avec Hope, lié à l’époque que nous vivons et subissons. Ribot y retrouve les deux mêmes comparses, évidemment, en compagnie desquels il navigue à vue, musicalement, sans se donner de limites par trop réductrices. Avec la même largesse, la même inspiration que sur l’effort précédent, il surfe sur la joie du retour, mais aussi sur le sentiment de “creux” ressenti à l’occasion de la pandémie, pour accomplir un disque à nouveau génial. Sa bouée de sauvetage en quelque sorte, investie de ce fait avec d’autant plus d’envie et d’idées porteuses. Si B-flat ontology, chargé d’ouvrir, respire la paisibilité aux tons allégoriques, la coloration imposée par les trois hommes déploie ensuite un éventail large. Pour l’heure l’amorce, sertie de notes bluesy, séduit par sa superbe quiétude. Sa sobriété aussi, ainsi que son fond qui lentement s’anime, menaçant presque d’imploser. Un début splendide de retenue, de finesse sonore. Avant Nickelodeon, funky, à la Cake/Beck, tout aussi concluant et réjouissant. Débit hip-hop délié mais volubile, ornement groovy, touches arides s’acoquinent pour un résultat très au dessus du tas. Un morceau qui ondule, marie les genres, fusionne et confirme la direction audacieuse, car sans bornes, de ce Hope qui nous le redonne -l’espoir- à chacune de ses compositions.

Ce n’est sûrement pas Wanna, entre le subtil et l’écorché, fait de réitération, qui me contredira. Le trio n’y met rien de trop, son oeuvre s’enfonce facile dans les recoins à plaisir à force de nous ressasser ses atouts. Elle déraille soniquement, avec mesure. C’est du grand, à l’annonce de l’opus j’avoue avoir bondi sur la promo pour en recevoir le son et je m’en félicite à chaque passage dans mn mange-disques. Assuré d’un contenu différent, j’en tire un plaisir qui me pousse à vous intimer, illico, de vous procurer l’objet. A l’écoute de The activist entre autres, entre effluves jazzy de classe et vocaux hip-hop à nouveaux tchachés, vous comprendrez mon injonction. Sur sept minutes dansantes et alertement détendues, Ribot and Co valideront votre ticket pour un trip digne de leur niveau, c’est à dire fiable en tous points. Et définitif.

En son milieu Bertha the cool, fort d’un jazz qui n’en finit pas de pulser, pose ses notes bleutées et feutrées. Il funke, chemine comme un jam entre gens qui s’y entendent, trouvent un terrain commun et en font usage pour régaler l’assistance sans jamais sombrer dans la démonstration. Ils le pourraient pourtant mais ici, chacun se plie au collectif et pour cela, déploie des trésors d’imagination. They met in the middle, d’abord free, galope au rythme de ses syncopes. Il groove à la Soul Coughing, laisse ses cuivres se faire ivres. Il est, comme les autres, savamment bordé. Dans l’esprit on se rapproche de Jac Berrocal, auteur lui aussi d’un disque formidable avec les deux chiens fous de Riverdog. Une rondelle dont le tour ne se fait pas en un jour, tout comme celle décrite en ces lignes. Un cri plus tard, “Waaaawww!”, They met in the middle achève nos résistances. Alors The long goodbye, sur dix minutes instrumentales aux humeurs radicalement changeantes, fait des loopings et hurle à la liberté. De ton, de parole.

Dans cette optique, il se passe de mots mais nous laisse sans voix. Maple leaf rage, comme si ça pouvait ne pas suffire, réinstaure une trame “instru” bourrue autant que racée. Jazz, rock, fumée psyché, éclairs bluesy, et j’en passe; tout ça s’imbrique par la seule magie de ce Ceramic Dog époustouflant de dextérité. A l’issue Wear Your Love Like Heaven, reprise de Donovan, mue en un spoken-word subtil, à l’arrière-plan toutefois souillé et animé au point, presque, de rompre. La fin n’a jamais été si proche, on ne la regrette pas car elle ponctue un Hope superbissime que je poserai, côté étagère aux merveilles, tout contre le dernier Berrocal, donc, et le non moins moins exceptionnel We’re ok.But we’re lost anyway de L’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. Trois perles ultimes, marginales et inventives, à l’exact opposé de tout parti pris soumis.

Site Marc Ribot