Chasseur “Crimson King” (Reptile/InOuïe Distribution, 23 octobre 2020).

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Chasseur est un projet, solo, mené par Gaël Desbois (Miossec, Laetitia Sheriff), actif aussi chez les excellents Tchewsky & Wood. Ca incite fortement, en toute logique, à passer à l’écoute. Après un premier EP, sorti en novembre 2017, vient donc le temps de l’album. Un Crimson King en référence à l’érable rouge d’un arbre sous lequel reposent les cendres de son père, parti en mars 2018. Un disque conçu, donc, dans la perte et la douleur, sombre, qui évoquerait tout à la fois Bashung, Lescop, Joy Division de façon parcimonieuse, et Depeche Mode pour ces sons de synthés glacés dont on s’amourache vite. On sait l’homme doué, il n’est guère étonnant de le voir, une fois de plus, tutoyer les cieux. Son registre à la poésie amère, rythmé, lui confère une belle identité. Je me souviens de tout, en ouverture, convoque les souvenirs, sur fond de synthés répétés. A son aise avec les mots, conteur agile et évocateur, Desbois séduit sur des tons gris, auxquels il apporte de légères teintes claires. Ses vignettes sonores s’acidulent (l’éponyme et excellent Crimson King), s’emballent…et nous emballent. L’écriture, on se plait à le rappeler, est d’une belle portée. L’écrivain Nathalie Burel a apporté une contribution, visiblement fructueuse, aux textes du disque.

Le chant, comme distancié, est pourtant pétri de relief. Du bleu use d’une voix robotique, greffée à celle de Gaël. Sa progression, elle aussi, est mécanique, incoercible cependant. Chasseur élabore des climats de pluie, de nuit, qui nous tirent par la manche. Hypnotique autant que magnétique, Crimson King charme et (s’) envenime. Ailleurs pulse, puissant, aérien dans sa vivacité. Toujours prompt à se démarquer, à oeuvrer dans une sphère personnelle empreinte des embuches de la vie, le rennais touche au but. “Je suis là mieux qu’ailleurs”, souffle t-il. C’est un peu le cas, pour nous, quand on s’investit dans ses onze titres. 80’s aux entournures, actuels toutefois, ils agissent comme un aimant, comme un amante à laquelle, fatalement, on revient.

Comme il vient nous amène au milieu du chemin, céleste et obscur. Jouer avec le vent, plus marqué, s’appuie sur une atmosphère qui me rappelle, ce n’est d’ailleurs pas l’unique moment où cela se produit, le Trisomie 21 des frères Lomprez. Dans sa sphère psychique dark et lettrée, suivant un déroulé intensément venteux, Chasseur aura raison de nous. Son album le met à l’honneur, ses ambiances font croître les sensations qu’engendre son labeur. Le vent, rugueux malgré la récurrence de motifs “light”, nous emporte. On n’est sûrement pas, ici, en pleine lumière. Aux feux de la rampe, on substitue des chapes grises que la magie des synthés souligne et met en valeur, au gré de trames qui embrassent, parfois, la cold-wave. Au lointain, s’il incite dans son intitulé à la distance, nous rapproche, plus encore, de son auteur. Il livre des motifs à la New Order, prenants, qui contrecarrent toute volonté de fuite. On l’écoutera, ce Crimson King, intégralement. Le sillon, s’il fait retomber la tension, fait place à une certaine forme d’espoir. On y parle, justement, de clarté. D’espoir. D’une autre vie.


Photo: Anne Gontier.

On prendra note, comme à chaque titre livré, de la valeur de l’étayage qui, sobre, fait reluire l’album dans l’allégorie. Crimson King est uni, c’est un ensemble et pas une suite de titres dont certains pousseraient à passer sans vergogne à la suite. Une oeuvre vraie, aux airs de médication, saine, pour les coeurs meurtris. Les ruisseaux, magnifique, s’écoule en retenant dans son filet celui qui aurait l’idée, étrange, de reposer le casque. Enfin The end, à nu, finit posément, subtilement, un effort d’ores et déjà loué, ici et là, de manière justifiée. Puisse Chasseur, fort de son beau digipack au livret qu’on étudiera jusqu’à sa dernière syllabe, de ses compositions merveilleuses dont on se remet les boucles en boucles dans la caboche, trouver dans le même temps baume et reconnaissance. Il vient incontestablement d’asseoir, s’il le fallait encore, son parcours et l’impact de ses essais en solo, dans l’attente donc de la suite donnée à ses différents travaux.

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