Didier Estèbe, interview pour les 30 ans du Krakatoa

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Salle culte de la scène musicale bordelaise, le Krakatoa de Mérignac fête cette année ses 30 ans. A l’occasion de cet anniversaire, Muzzart a rencontré Didier Estèbe, le directeur de la salle depuis sa création, pour parler de la célébration des 30 ans du Krakatoa et de son histoire aussi. Photo par Pierre Wetzel. site officiel du Krakatoa.

Joseffeen/Muzzart: Quand tu as créé le Krakatoa, tu pensais que cette aventure durerait plus de trente ans?

Didier Estèbe: C’est ce que j’espérais en tout cas! Sur les premières années, ce n’était pas forcément écrit d’avance mais oui, c’est vraiment ce que j’espérais. C’est une histoire que nous avons écrite ensemble. Je dis “nous” pour toutes les équipes qui sont passées là et qui nous ont amenés à ce que le lieu est devenu aujourd’hui.

Joseffeen: Il y toujours une atmosphère très familiale au Krakatoa même si les équipes évoluent avec  le temps…

Didier: Oui, nous avons toujours voulu une salle à taille humaine. Pour moi, une salle de concerts, c’est un lieu où tu fais se rencontrer des gens via un média, la musique dans le cas présent, et tout tourne autour de l’humain. Evidemment, le bâtiment c’est une chose et c’est important mais les gens qui le font vivre et leurs valeurs aussi. Et il y a les artistes et les spectateurs qui viennent et participent à ces rencontres. Ce genre de lieux doit amener des émotions. C’est quelque chose qui est important pour nous et que nous développons aussi à travers l’accompagnement des groupes via la Pépinière et le Fil Sonore. Nous essayons de les aider à créer des choses dans les meilleures conditions possibles afin que de bons projets ne disparaissent pas pour diverses raisons.

Joseffeen: Le Krakatoa ne s’arrête en effet pas aux concerts, il y a toute une partie soutien, rencontres et accompagnement…

Didier: La médiation est quelque chose de très important pour nous. Nous sommes passés du terme “action culturelle” à “médiation” car c’est vraiment ce que nous souhaitons faire, c’est à dire permettre des rencontres, des croisements, des échanges pour arriver à un enrichissement. Pour te donner un exemple, nous avons fait une opération sur Mérignac qui rassemblait de nombreux habitants et un monsieur assez âgé qui était assez isolé y a fait des rencontres, est venu assister au concert des Wampas, revient depuis régulièrement et a repris une vie sociale. C’est typiquement le genre de choses que je trouve touchant. Nous ne sommes pas là juste pour les concerts.

Joseffeen: Pour célébrer les 30 ans, vous organisez beaucoup de choses sur le mois de mars et tout au long de l’année…

Didier: Nous avons essayé d’avoir une programmation un peu originale sur toute l’année comme avec Wilco en juin qui est un groupe super intéressant et qualitatif. Ils ne voulaient faire que 2 dates en France et nous avons bataillé pour en avoir une. Nous avons également le projet d’un livre photos de Pierre Wetzel avec les portraits d’artistes qu’il fait ici au collodion lors des concerts (ndlr: une expo de portraits faits au collodion faits par Pierre Wetzel au Krakatoa est actuellement à voir à la Maison des Associations de Mérignac). Et puis, pour marquer le coup, nous avons décidé de faire un mois de mars un peu dense qui recoupe un peu toutes les actions que nous mettons en place depuis toutes ces années. Pour la programmation, nous avons des gros groupes qui ont un historique avec le Krakatoa comme Nada Surf qui a souvent joué ici, comme Macéo Parker qui est le parrain du Krakatoa ou Dionysos qu’on a connus à l’époque où ils jouaient en première partie. Nous avons aussi programmé des artistes découvertes comme Yseult, Baden Baden ou Andy Shauf et nous commençons avec la release party du groupe local Blackbird Hill samedi (ndlr: 7 mars 2020)! C’est un groupe qui a fait partie de la pépinière du Krakatoa sur qui nous continuons à garder un oeil.

portrait de Didier Estèbe au collodion par Pierre Wetzel

Découvrez la programmation de mars du Krakatoa en musique dans cette playlist:

Joseffeen: La pépinière est une des choses qui font partie de l’histoire du Krakatoa aujourd’hui…

Didier: Oui et nous avons décidé de faire une petit retour en arrière sur tout ce qui a été fait à la Pépinière depuis les origines lors d’une rencontre du Fil Sonore qui aura lieu le 11 mars (ndlr: toutes les infos sur cette rencontre) avec d’anciens responsables de la Pépinière comme Isabelle Bousquet, Guillaume Mangier et Fred Vocanson qui est le nouveau responsable. Il y aura avec nous des groupes qui ont été accompagnés comme Vincent d’I Am Stramgram, Laurent Kebous des Hurlements d’Léo et Mathieu de United Fools. Ce sera une après-midi de rencontres. Nous allons aussi fêter les 10 ans du pôle médiation le 22 mars avec une bulle musicale le matin (Eileen) et un goûter concert l’après midi avec Toto et Les Sauvages, toujours sur le principe de concerts puis échange en bord de scène et goûter.

Dans les artistes de la Pépinière, cette année, il y a 9 groupes, avec des projets très rock, ce qui est totalement mon truc, comme Equipe de Foot, Nasty Joe, Collision, et des projets rap comme WL Crew et Yudimah qui est génial.

Joseffeen: J’aimerais revenir un peu sur l’historique de la salle. Tu peux me raconter la création du Krakatoa pour ceux qui ne connaîtraient pas son son histoire?

Didier: Bien sûr, c’est parti d’une conjonction de paramètres. Au début des années 80, j’ai fait le constat que sur Bordeaux, il n’y avait que des bars rock mais pas de salle alors qu’il en faudrait et j’y pense parce qu’à l’époque, je suis manager d’un groupe de rock et vois des initiatives ailleurs en France qui me semblent judicieuses. Je vois aussi qu’il y a un manque pour développer et structurer un groupe et des lieux corrects pour répéter. L’idée d’une salle où on pourrait faire des concerts mais aussi aider les groupes est née. L’arrivée de Jack Lang au ministère de la Culture a déverrouillé ce secteur, ce qui est un autre paramètre mais il fallait trouver un partenaire public, dans le cas présent une mairie, qui accepte d’entendre le projet et de le développer. Le hasard a fait que j’ai cherché un lieu pour faire répéter le groupe que je manageais (ndlr: Noir Désir) avant une tournée et nous nous sommes retrouvés ici qui était la salle des fêtes municipale d’Arlac. Je me suis dit que j’avais trouvé la coquille parfaite. L’acoustique est bonne et c’est une salle plus large que profonde, ce que j’adore pour les concerts. J’ai réussi à avoir un rendez-vous avec le maire de la ville, Michel Sainte Marie, un fana de musique de chambre et de musique classique qui a été assez ouvert pour écouter ma proposition et l’accepter.

Blackbird Hill:7 mars, Nada Surf, 9 mars, Yseult: 13 mars, Andy Shauf: 14 mars, Macéo Parker: 18 mars, Kid Francescoli: 20 mars, Isha: 21 mars, Thro Lawrence: 26 mars, Baden Baden: 27 mars, Dionnysos: 28 mars

Joseffeen: D’où est venu le nom Krakatoa?

Didier: Nous étions plusieurs à créer le lieu et nous nous sommes mis tous ensemble à réfléchir à quel nom lui donner. Nous avons noté tout ce qui nous passait pas la tête et c’est parfois allé assez loin (rires) et puis on s’est dit que dans les concerts, il fait chaud, il y a beaucoup d’énergie et de gens qui se mélangent, un grand niveau sonore, et nous avons pensé à un volcan. Nous avons pris un atlas, vu qu’il n’y avait pas internet à l’époque, et c’est en regardant la liste des volcans que nous avons découvert le Krakatoa dont le nom nous a plu pour ses sonorités ainsi que le fait qu’il est censé avoir fait le bruit le plus fort jamais enregistré. Le maire m’avait demandé de pouvoir avoir un choix alors je lui ai proposé ce nom-là et puis aussi “Le Rideau de fer” parce que la salle était pourvue d’un rideau anti feu qui séparait la scène de la salle. On s’en servait comme écran de projection quand on ouvrait les concerts et on le relevait doucement. C’est le Krakatoa qu’il a préféré et il a bien fait. Le rideau a finalement été enlevé en 2003.

Joseffeen: Vous connaissant, je suppose qu’il y a de nouveaux projets qui arrivent…

Didier: Nous avons un projet que nous avons appelé K2 qui est de faire que cette salle des fêtes construite en 1960 évolue. Nous utilisons tous les centimètres carrés disponibles et envisageons une rénovation et amélioration du bâtiment pour que le projet puisse continuer à vivre, s’adapter et à se développer avec l’évolution des musiques actuelles. Nous souhaitons nous inscrire dans le cadre de la transition énergétique. L’idée est de passer le bâtiment en neutre voire positif d’un point de vue énergétique notamment en consommation des fluides. Nous recevons entre 25000 et 30000 personnes par an, ce qui correspond à une énorme consommation d’eau dans nos toilettes et nous souhaitons récupérer les eaux de pluie pour les faire fonctionner. C’est important et nos derniers investissements en matériel de scène ont porté sur l’éclairage. Nous sommes passés d’halogènes qui consomment beaucoup d’électricité à des LED. Au niveau du bar, nous travaillons avec des écocups et nous comptons sur les gens pour les ramener au bar et ne pas en faire collection.

Muzzart quizz spécial Krakatoa

Joseffeen: Quel a été le premier concert ici?

Didier: Il a eu lieu le 17 mars 1990. En tête d’affiche, il y avait Les Soucoupes Violentes, un groupe rock un peu punk de Paris, les Shredded Ermine de Nevers que j’avais rencontrés en tournée et qui faisaient partie du même univers que Dominic Sonic ou Passion Folder qui étaient dans la même mouvance artistiquement parlant, et en première partie, il y avait un groupe local qui s’appelait les Pistones. On avait fait un bon score de 250/300 personnes si je ne dis pas de bêtises, ce qui était bien pour une première date.

Joseffeen: Quel est ton endroit préféré dans le Krakatoa?

Didier: C’est forcément dans la salle par elle même pendant les concerts. Ce qui m’intéresse, c’est de sentir l’énergie qui se transmet, dans un sens comme dans l’autre d’ailleurs, entre les artistes et le public. Souvent je vais me positionner contre le poteau du pont d’éclairage. Je vois la scène, le public, j’entends correctement et peux observer les réactions. J’adore les rencontres qui se font dans les loges aussi.

Joseffeen: Justement, donne moi quelques noms de jolies rencontres.

Didier: Parmi les artistes que j’apprécie, la rencontre avec des gens comme Nick Cave ou PJ Harvey, c’était vraiment quelque chose! Le Gun Club, n’en parlons pas si on parle des premières années du Kraka, ou Screamin Jay Hawkins et Macéo Parker. Il y a aussi eu des vrais rencontres humaines pour moi comme avec Shaka Ponk, de vrais bonhommes! Gaétan Rousel aussi qui revient toujours et qu’on connait depuis ses débuts! J’adore les personnages comme ça.

Joseffeen: Quel est le dernier concert où tu t’es dit “c’est vachement bien ça!”?

Didier: Le dernier concert qui m’a bien remué, c’est le concert en version acoustique de The Inspector Cluzo il y a peu. C’était absolument superbe! La soirée de soutien aux ouvriers de Ford m’a beaucoup touché aussi. Il y avait beaucoup de monde, plein d’artistes différents, la présence de gens comme Thomas VDB. C’était une soirée de rencontres et nous avons pu ramener de l’argent pour ces gens qui ont perdu leurs postes.

Joseffeen: Et le tout premier concert que tu as vu, bien avant le Krakatoa?

Didier: Si je ne me trompe pas, c’était au Parc Expo de Bordeaux et c’était Status Quo avec, en première partie, un groupe français qui s’appelait Bijou et dont le chanteur était Serge Gainsbourg. J’ai vu plein de gros concerts avant le Krakatoa: Marley, les Ramones au Grand Parc…

Merci à Didier Estèbe et à toute l’équipe du Krakatoa pour leur accueil et leur soutien!! Joyeux anniversaire le Krakatoa!!