Masto “mastO+” (31 janvier 2020, Archives de la Zone Mondiale/PIAS).

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Photographe, musicien (il officia au saxo pour Lucrate Milk et Bérurier Noir, excusez du peu), comédien, intervenant en milieu carcéral sous la forme d’ateliers d’écriture et de composition musicale, Masto partage sa vie entre Paris et les montagnes corses. Voué à la lutte contre l’injustice (à moins qu’il ne promeuve la juste justice, j’avoue ne plus savoir), il fait de la beauté, du partage et du plaisir ses fers de lance. Entre ses multiples ouvrages, 2 albums instrumentaux, colorés par un sax aussi libre que son utilisateur, trouvent place. Ce mastO+ arrive après MastOctopus (21 septembre 2018), livre douze salves sous-nommées “Silence N°…“, tout sauf muettes si ce n’est vocalement. Ce n’est rien; notre homme parvient, qu’il s’appuie sur l’alto ou le baryton, à s’exprimer et, sans mot dire, faire défiler dans nos écoutilles des paysages sonores diversifiés. Chaque titre narre son histoire, élégante ou plus déviante car dans sa liberté de ton, Masto fait des écarts. Pas du genre à ne jouer que droit, mais plutôt adroit, il souffle jazz feutré, plages classiques en aucun cas classiques, et donne musicalement vie à des thèmes qui, si l’on se donne la peine d’en prendre connaissance dans le joli digipack du disque, se réfèrent à des tranches de vie dignes d’intérêt. D’aucuns s’ennuieront; il faut en effet rester à l’écoute d’un effort exclusivement instrumental, où l’auteur s’étale et se dévoile de façon mutique, se contentant d’égrener ses notes jazzy. Mais à l’inverse, ça peut captiver.

C’est, en tout cas, vrai et débridé. S’il pleut le chat rentrera, basé sur un proverbe du Moyen-Orient, dévoile le velouté du saxo, déroule le panel émotionnel de Masto. C’est bien de ça qu’il s’agit: mettre son ressenti à nu, aidé d’une formule elle aussi sobre, pour amener l’auditeur à faire émerger ses sensations propres. En ce sens, mastO+ est une réussite, le support idéal à la libération de l’émoi, du moi aussi. Pas de surmoi, ici tout est permis, comme à la grande époque. Je boue. De plages voluptueuses en attaques plus poussées, de souvenirs indélébiles (Le bal trap de la première neige, Danse-moi jusqu’à rien) en évocation d’une parentalité touchante et complice (Penguin rap), Masto narre la vie, où parfois on dé-vie, pour à l’issue nous faire vivre. Un peu plus, un peu mieux, au plus près de nos ressentis. De ce point de vue, encore, on accueillera son legs avec joie. On s’entichera de ses phrasés, à la rudesse nacrée (La parade du grand squelette). Dans l’élan, il nous rappelle que vivre, c’est jouer, déjouer, briser ses jouets. S’enjouer. Le sax est un jouet, grinçant ou cotonneux à l’instar du quotidien.

Il y a là, aussi, de l’amour. Beaucoup. Qui nous brûle (L’épouse du feu), notes pour le coup plutôt lyriques à l’appui, avant qu’elles ne se fassent plus “corrosives”. Tel l’amour. Celui des femmes, de leurs luttes (Les guerrières, au ton grave-enjoué et de durée étendue; comme si Masto cherchait à mettre en exergue, par ce biais, le combat des Dames et son éternité). Au mitan de tout ça, se tient la liberté. Humaine, musicale. mastO+ y est entièrement voué. Sous cet angle, derechef, il nous touche. Doté de mots, l’album aurait perdu en pouvoir d’évocation. Il aurait toutefois, peut-être, gagné en immédiateté. Il dit le grave sur un ton léger, l’inverse est aussi…vrai. On y revient. Véracité…doublée d’un imaginaire salvateur à l’allure de refuge contre…le vrai, que parfois on fuit après l’avoir dit. mastO+ est une fuite, une échappée. Une trouée jazzy dans un ciel gris, un trait de lumière dans la désillusion. En parallèle des travaux chantés du vétéran corse, il trouve son rang, doté de sens. Celui que l’interprète lui donne, celui que je lui trouve, celui que vous lui accorderez. Ou pas.

Il ne laisse pas insensible, mais ne vise aucune cible; il est libre. Comme nous le serons, à l’écoute. Poussée, compulsive. Ou brève, comme si on venait y surligner tel ou tel trait, y quêter de l’émoi furtif. Il incitera, de façon certaine, à la découverte d’un Masto dont l’histoire, déjà longue, trouve dans ses multiples matières artistiques la traduction la plus vraie qui puisse être.

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