Ciné-concert Sleeppers (Dr Jekyll & Mr Hyde)

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Tout comme les Zenzile, qui se sont permis une magistrale adaptation du Cabinet du Dr Caligari, à Beauvais (cinéma Agnès Varda), on sait les plus qu’expérimentés Sleeppers, figures de proue de la scène noise française avec leurs géniaux voisins de Basement (le groupe de Laul est bordelais, celui de David Fellonneau est issu de Libourne) infaillibles. En atteste une discographie fournie et exempte de faux-pas, destinée d’ailleurs à être prochainement enrichie d’un petit nouveau valant son pesant de riffs lourds (pour en avoir un aperçu, il suffit d’écouter The well, présente sur leur Myspace).

On ne doutait guère, donc, de la capacité du groupe à mettre en son le classique muet de John S. Robertson, datant de 1920 et intitulé Dr Jekyll & Mr Hyde. Et on ne se trompait pas, les bordelais nous ayant livré une prestation que je situe -c’est dire à quel point elle fut probante- un petit cran au dessus de celle des angevins précités.

Devant un public étonnamment large du point de vue de l’âge, ce qui fut aussi le cas lors du set acoustique des Young Gods en octobre 2009, le quartet girondin a fait étalage d’un registre noise impeccable, prenant à souhait, magnifiquement nuancé en fonction des parties du film accompagnées. Avec en plus de cela un son clair, massif, et une pléthore de trouvailles sonores “maison”, sans parler des envolées rageuses caractéristiques du groupe, portées par des guitares rugissantes et une section rythmique imprenable, Laul y allant de ses poses mémorables, et des touches electro discrètes, parfaitement intégrées dans le flux sonore incoercible de la troupe.

Déjà passionnant, le ciné-concert fut agrémenté de voix éparses -l’une masculine et démoniaque, l’autre féminine et beaucoup plus enjôleuse-, elles aussi entièrement en phase avec les instants du film concernés, qui en renforcent l’intérêt et aiguisent notre impatience quant à la sortie du nouvel opus tout en nous amenant à réécouter les Signals from elements et autres Interaction, ou encore Adrenalien, pièces-maitresses parmi beaucoup d’autres du parcours des Sleeppers. Avec pour effet “second” le désir de les revoir au plus vite, et de se plonger plus souvent dans l’ambiance, unique, de ces ciné-concerts.

Le groupe s’est en outre joliment démarqué de son contenu noise habituel, tout en en conservant la puissance et l’impact sonore et émotionnel, qu’il a éclairci et, avec le brio qu’on lui connait, complètement mis en phase avec les ressentis issus du film de Robertson. Nous faisant ainsi osciller entre les émotions les plus vives en ayant la possibilité de remuer au rythme de ses embardées nerveuses dont on espère, et notre attente ne sera pas vaine, loin s’en faut, qu’elles peupleront et animeront, de…concert avec des plages plus pondérées, l’opus à venir.

Il ressort également de cette soirée qu’on aimerait voir les protégés du label At (h)ome s’essayer derechef à cet exercice, périlleux et réservé aux plus doués, cela va sans dire, du ciné-concert, ou à toute expérience décalée, allant de pair avec leur esprit libre et aventureux et leur formidable aptitude à s’approprier les genres et les situations pour créer, à l’arrivée, un produit unique, personnel, portant fièrement l’étiquette Sleeppers.

Superbe moment donc, signé d’une formation dont le talent lui permet toutes les audaces et la possibilité de damer le pion aux grands noms du genre.

Photos Lucile Emma.