Oregone – Audio sapiens

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Il est souvent “amusant” de constater, de la part du public issu de nos contrées, une fâcheuse tendance à aller chercher la soi-disant qualité, et l’originalité, chez des artistes appuyés par une presse toujours prompte à monter en épingle le moindre jeune groupe un tant soi peu prometteur. On en oublie, et c’est l’objet de mon amertume, que sur le plan local, des formations dignes du plus grand intérêt oeuvrent avec passion et proposent des productions de haute volée, singulières et ayant pour vertu d’avoir dépassé et assimilé leurs influences .

C’est le cas pour ce quintet amienois dont la pop-rock, dirons-nous, trouve ses origines dans les 90’s, ce qui constitue déjà un gage certain de qualité, et assume une certaine proximité, du point de vue stylistique, avec un groupe comme Grandaddy. Cependant, Oregone a su d’une part évoluer dans sa formule (on est ici passé d’un duo, sacrément original, à un groupe de cinq personnes, tout aussi personnel et attrayant, les arrivées ayant de plus donné un certain “coffre” aux compositions du groupe), mais aussi étoffer ses créations avec justesse et habileté. Au final, ces avancées significatives lui permettent de livrer un album en tous points remarquable, qui commence d’ailleurs par une forme de léthargie shoegaze à  laquelle succède une voix samplée du meilleur effet. Puis Oregone part dans une embardée pop-rock, légère et entrainante à souhait, sous l’impulsion du chant de Claire Gapenne, auteur ici d’une prestation remarquable à l’image de ses acolytes, joliment épaulée par un chant masculin tout aussi attrayant que le sien. La dualité vocale est d’ailleurs l’un des atouts de cet album, de même que ce rock racé étayé par les synthés de Romain Fontana, aux interventions remarquables. Et qu’il fasse dans le saccadé (Lozenges, qui alterne les rythmes après un début syncopé, ou ce Figurines assez phénoménal sur lequel Claire et les quatre garçons imposent une trame musicale captivante). il  convainc sans peiner.  Sur ce dernier morceau, le chant et l’enrobage sonore du groupe, et l’allant qu’il affiche, raflent la mise avec aisance. On sent que les musiciens, depuis ces quelques années de pratique, ont acquis une expérience et un savoir-faire qu’ils mettent ici au service de leur groupe et réinvestissent avec à-propos. Et du chant, constamment attrayant (écoutez entre autres ces relents de Courtney sur ce même Figurines et, de façon plus globale, sur l’opus dans son intégralité, dont John JD Richard sur lequel la demoiselle se distingue à nouveau), à cette rythmique à la fois souple et carrée assurée par Manuel Danet (batterie) et Antoine Agricola (basse), en passant par les guitares d’Elder Ferret, convaincantes qu’elles soient affirmées ou plus modérées, et les nappes de synthés complètement addictives de Romain Fontana, le tout est parfaitement exécuté, simultanément insoumis et parfaitement en place.
Chacun, partant d’une prestation individuelle solide, met ses compétences au service des autres et de cette alchimie, surprenante pour un groupe finalement assez jeune sous cette formule, résulte une cohésion incontestable. On se délecte de chaque titre joué, que ce soit Chapka song au début délicat, qui s’emballe ensuite de façon marquante, ou Fascinating fiasco où, une fois encore, la complicité d’Oregone accouche du meilleur en termes de rendu. Le groupe maitrise parfaitement les brisures de rythme et sait diversifier son répertoire, par ce biais et par le truchement des voix successives ou entremêlées, et fait mouche à chaque morceau. C’est le cas sur Like fishes in frozen lake, massif et sautillant, puis sur un Tobacco ketchup de teneur un peu similaire, à l’occasion desquels on remarque, une fois encore, l’attrait des sonorités mises en place par le groupe. On oscille entre penchants planants et fulgurances soudaines, le tout trouvant un équilibre et retombant immanquablement sur ses pieds, et l’instant d’après, Carabine fait montre de la même verve, se montrant d’une grande justesse dans l’alternance des climats et affichant une fraicheur et une vivacité appréciables.
Oregone offre quelque chose d’individuel, affranchi de ses sources d’influence, et d’autant plus méritoire qu’à l’écoute, on ne peut qu’en valider le côté personnel et abouti.
Les Picards ayant de plus le bon goût de finir sur un Chinese cemetary au format un peu plus étendu, aussi vivace et chatoyant que ce qui précède, force est de constater que l’on tient là un bel espoir, qui se démarque de nombre de formations au répertoire trop commun, lisse et dénué d’originalité.

Superbe effort donc, à l’occasion de ce premier long-jet dont je ne saurai que vous recommander la découverte toute affaire cessante, et dont la dernière minute offre un duel voix-guitare concluant, à la Kills ou façon PJ Harvey, réminiscent des débuts du groupe et tranchant de belle façon avec la tonalité générale du morceau qu’il “prolonge”.
A posséder et  à écouter sans relâche, point à la ligne.