La Canaille – Une goutte de miel dans un litre de plomb

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Superbe exemple d’utilisation d’un répertoire rap en mal d’inspiration et d’originalité, versant un peu trop rapidement dans la redite, cet album de La Canaille, il me faut le dire dès maintenant, fera date tant il s’avère singulier et inventif, profondément lettré et faisant appel à un panel de sonorités large et toujours judicieux. Il résulte de cette méthode une fusion urbaine et savoureuse quasi-continuellement sous tension, agrémentée d’une instrumentation rock à la fois rude et subtile, tandis que des titres comme “L’usine” ou “Ni dieu ni maître” offrent des climats plus déliés, acoustique pour le premier, magnifiquement oriental pour le second.
Dans un registre slam-rap agrémenté de touches rock et légèrement jazzy, “La Canaille“, morceau introductif parfait, démontre d’emblée la verve et l’inspiration de Marc Nammour et ses acolytes. Des guitares acides viennent ponctuer des textes tout aussi mordants, mais empreints d’un esprit littéraire affirmé et qui rompt avec la fausse habileté linguistique de bon nombre de groupes se réclamant de ce style. Et dans le domaine du hip-hop plus “classique” (difficile ici d’utiliser ce terme quand on constate avec quel brio La Canaille s’éloigne de ce format) , “Arrêtez ce train” et ses guitares plombées cohabitant parfaitement avec une trame plus caractéristiquement rap, constitue une autre superbe surprise. Il prend d’ailleurs fin sur des riffs secs avant de laisser la place au titre éponyme, lui aussi imparable, porteur de cette tension palpable et orné d’une enveloppe sonore une fois encore superbement dosé, d’abord modérée mais qui, sur la dernière minute du morceau, se radicalise et prend une tournure rock puissante et enivrante.
Textes (citer des exemples de la qualité de La Canaille dans ce domaine me prendrait beaucoup trop de temps)  et accompagnement musical vont de pair et débouchent sur des chansons d’un classe incomparable. “Allons enfants…” illustre bien cela, de par ses paroles savamment dénonciatrices et son décor musical subtilement jazzy, ce qui est aussi le cas de “Le fric“, superbe tentative hip-hop rock à l’ambiance sombre.
Puis “Mon camp“, lui aussi rock et très tranchant, confirme définitivement l’aptitude qu’à le groupe à brasser les styles avec justesse et inspiration mais aussi, et surtout, dans une qualité constante et en imposant une diversité remarquable. Le tout en restant parfaitement cohérent d’un bout à l’autre de ce disque magistral.
Outre cela, “On recommence” et sa légèreté éprise d’une tension sous-jacente fait lui aussi son effet, ne serait-ce que par la présence de ces guitares incessamment inspirées.
Puis il y a cette formidable trilogie intitulée “Le chroniqueur“, qui se décline en trois parties et dont le contenu pourrait presque, à lui seul, résumer l’esprit et la “sémantique musicale” de l’ancien jurassien et de sa formation: hip-hop d’abord, teinté de touches jazz-rock sur sa seconde part, puis ouvertement rock sur le troisième volet. Sans parler des écrits liés à ces trois titres, une fois de plus notables.
Passé ce morceau, on croit en avoir fini avec cette démonstration, et on s’apprête à appuyer sur “play” à nouveau…quand se profile un bonus-track s’adressant à la gente politique, aussi considérable que les morceaux précédents et offrant un final rock percutant et époustouflant.
Pour conclure, nous tenons bel et bien là un disque qui, en plus ses qualités intrinsèques énormes, pourrait bien rapprocher et fédérer des castes musicales pas forcément “intimes” au départ.
Superbe, et je repasse à l’écoute en conseillant à tout public “non-commercial” et un tant soi peu ouvert l’acquisition de de joyau.