Volubile, passionnée, la lyonnaise d’adoption répond sans tricher ni posture aux questions de Will Dum…

1. A quel moment, et par quelle motivation, Caïman a t-il vu pousser ses premières dents ou plutôt, ses premiers crocs ? Les a t-il longues (je reviens aux dents) ?
Caïman c’est la version 2.0 d’un projet solo que j’ai porté jusqu’en 2021, année de confinements qui a remis beaucoup de choses en question et en perspective dans ma vie, et qui a fait émerger l’envie
de m’entourer d’autres artistes pour transmettre mes mantras & mes histoires. C’est en 2022 que le premier album est sorti & que j’ai fait mes premières scènes sous ce nom, en solo et en trio. J’ai pas
les dents particulièrement longues, mais je les affûte !
2. D’où vient ce nom, Caïman ?
J’aime que ce soit le nom d’une créature à écailles qui vit à la lisière des mondes, entre l’eau trouble des marais et l’air pur de la forêt. J’aime que ce soit un nom qui se dit de la même manière &
facilement dans différentes langues. Et surtout, si on tape « caïman » sur Wikipedia, on apprend que c’était également un nom donné aux bandits de grands chemins dans la région de Montpellier au XVe siècle, des sortes de Robins des bois du sud qui pillaient les riches pour redistribuer aux pauvres ~ ça me parle bien.
3. Comment A la lueur, ton tout premier album, a t-il été reçu ? Qu’a t-il représenté pour toi ?
Il a été reçu comme le premier album d’une artiste inconnue au bataillon ~ il est resté assez confidentiel l’année de sa sortie, même s’il nous a permis de faire une jolie première tournée régionale cette année-là. En ce moment, avec la sortie du 2e album, beaucoup de personnes (re)découvrent & me parlent du premier, ça me touche beaucoup. Il a représenté une porte vers une nouvelle vie (c’est avec lui que je suis devenue musicienne à temps plein), une catharsis assez intense parce que certains morceaux étaient des urgences de guérison pour moi. Beaucoup d’apprentissages aussi et de très belles rencontres humaines avec les personnes qui m’ont aidée à le réaliser & à le produire.
4. A son écoute, j’entends déjà -et entre autres- textes fouillés, climats personnels, quête de fuite et acte d’ « opposition » aux épreuves des jours. Ai-je visé juste ?
Tout à fait juste, en plein dans le mille même !
5. J’écoute le nouveau Bibi Club là, à sortir en février. Connais-tu ?
Oui !! et j’adore. J’ai totalement poncé leur premier album sorti en 2022, « Le soleil et la mer ». Les musicien-nes québecois m’inspirent énormément dans leur manière de produire & de mettre le français en musique. J’ai regardé un nombre incalculable de fois le live de Lydia Képinski au Cinéma l’Amour par exemple (voilà le lien si tu ne connais pas, c’est cadeau !), ce concert me fascine, la chanson « Andromaque » est un monument à mon humble avis. Il y a aussi Lou Adriane Cassidy, Helena Deland, toutes ces artistes qui mélangent pop, folk & rock et qui s’en tapent un peu des cases musicales…
6. Tu uses principalement du Français, notre langue te permet-elle de faire passer ton propos plus facilement ? Que t’autorise, a contrario, le recours à l’Anglais ?
Je ne me dis jamais « tiens là je vais écrire en français » ou « tiens là je vais écrire en anglais ». Je suis mon instinct, et bizarrement, il m’a toujours plutôt menée vers le français, alors que j’ai toujours baigné majoritairement dans des musiques anglophones. Mais j’ai toujours été très sensible aux mots et à l’écrit, ça a toujours été ma manière de m’exprimer, parce que parler était bien plus dur
pour moi qu’écrire. Et j’ai toujours adoré raconter/qu’on me raconte des histoires.
A partir de là, dès mes 8 ans, j’ai commencé à écrire des chansons et ça ne s’est jamais arrêté. Le français, j’ai l’impression que j’essaierai toute ma vie de l’apprivoiser et de le triturer, que c’est une quête éternelle de la forme des mots pour qu’elle épouse la musique au mieux. L’anglais me permet de jouer avec la sonorité des mots différemment et de m’extraire d’une interprétation très frontale qu’on a forcément avec notre langue maternelle ~ d’aller plus facilement dans l’onirisme & l’évocation.
7. Travailles-tu plutôt seule ? C’est le sentiment, en tout cas, qui s’impose quand on parcourt tes sorties…
Non, je ne travaille pas seule du tout ! Je compose et écrit seule ; mais ensuite, j’emmène mes guitares-voix aux deux camarades musiciens qui m’accompagnent sur scène, Tommy Rizzitelli à la batterie & aux synthés et Clément Soto à la basse, secondes guitare & synthés. On travaille les arrangements et même parfois la composition ensemble, à trois. C’est à trois que nous avons réalisé le dernier album, Dreamcore ~ avec au mixage notre ingé son live, Romain Da Silva.
J’ai également un manager/booker sans qui ma vie professionnelle serait bien plus bordélique et sans qui la tournée n’aurait pas la même tête, Adriel Cler de Hidden Spark Booking. Une super attachée de presse, Julie Wafflart, et un label qui a soutenu la distribution du dernier album, Monomaniac. Je suis une artiste indé, mais je suis entourée d’humains géniaux qui me permettent justement cette indépendance et cette liberté.
8. La toute dernière…de ces dernières, Dreamcore, m’a tout l’air de pousser le bouchon plus loin encore, par rapport a ce que j’évoque dans la question 4. Qu’en penses-tu ?
Oui ~ et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai choisi ce titre, « Dreamcore » = la résistance par le rêve et l’imaginaire. Ouvrir les portes vers un univers qui soit à la fois planant, onirique, « dreamy » dans sa forme et mordant, rêvolté, ancré dans le réel dans son fond.

9. L’album se tient sur support CD gravé maison, dans une pochette décorée à la main. Chaque CD est unique et inclut les 7 tracks de « Dreamcore » ainsi qu’ un flyer sérigraphié avec message personnel. Tu tiens particulièrement, j’imagine, à ce côté DIY, proche de l’auditeur ? Est-ce un pied de nez au tout-dématérialisé ?
Oui j’ai tenu à ce que la démarche DIY qu’on a eu sur l’ensemble de cet album soit assumée jusqu’au bout, c’est une manière de considérer les personnes qui soutiennent en achetant un CD ~ et d’affirmer qu’on est des artisan-es de la musique, pas des produits de supermarché, en quoi le capitalisme industriel musical veut continuellement & collectivement nous transformer. On a également pressé des vinyles, avec un insert sérigraphié maison par l’auteur de la pochette, Luc Simone.
Toutes les personnes avec qui on a collaboré sur l’album sont des artisan-es dans leur propre domaine. On a ajouté un bonus track sur les CD et les vinyles, pour justement mettre en avant l’importance des objets de musique pour la survie des musicien-nes indépendant-es (ce bonus track, « Sans tricher », vient de sortir aussi sur internet).
10. As-tu écouté le dernier Kim Gordon, The Collective, qui certes date déjà mais vaut selon moi moults auditions ? Et son tout dernier single, appelé à précéder un nouvel opus ?
Ahh Kim… Oui bien sûr ! J’ai tout de même plus de facilité à mettre un disque de Sonic Youth qu’à écouter The Collective, mais c’est purement et simplement lié à ce que Sonic Youth a imprimé d’indélébile & d’affectif en moi quand j’étais ado. J’ai hâte du nouvel album, le premier single « Not Today » me plaît énormément, elle y trouve une voix encore différente je trouve… c’est quand même sacrément balèze de continuer de creuser encore et toujours son sillon et sa singularité après une telle carrière…
11. Une tournée arrive, déjà forte de quinze dates. Comment abordes-tu le live, comment vis-tu ces « virées » à travers l’hexagone ?
C’est le résultat de longs mois de boulot, de beaucoup de sueur et de beaucoup de passion ~ je vois la scène comme le cadeau final et l’accomplissement. C’est là où on rencontre, où on transmet, où on se met en connexion : comme le décrit si bien Kae Tempest (dans son magnifique bouquin « Connexion »), c’est là où « tout est relié et converge vers un moment d’émotion partagée, vers une affinité créatrice qui arrime chaque personne à un présent vécu comme une expérience collective. »
Je me sens chez moi dans un van en mouvement, en rencontrant sur la route des équipes passionnées qui font vivre des lieux et salles de concert, en particulier dans ce contexte extrêmement difficile pour la culture dans son ensemble. C’est en concert que j’invoque, que la magie opère, que je reprends des forces.
12. Tu viens de Lyon, ville porteuse pour un artiste de ta mouvance je présume ?
Je vis à Lyon mais je suis née dans la Drôme, j’ai pas mal bougé jusqu’ici, et il n’est pas impossible que je me remette en mouvement à l’avenir ~ les attachements que j’ai à cette ville (dont les loyers
deviennent aberrants) sont en effet celui du militantisme antifasciste & du réseau musical, très dense, très vibrant et très solidaire. J’y ai rencontré beaucoup de personnes qui sont à la fois des
inspirations, dans des esthétiques très variées, et des amitiés importantes : Claire days, Melba, Irnini Mons, Altwain, Sara Saphir, Ugo del Rosso, Barkanan, Lùlù, Danilo, Olga Bost… cette scène lyonnaise est foisonnante et se serre les coudes. Et les salles de concert comme l’Epicerie Moderne, le Marché Gare, le Périscope, A Thou Bout d’Chant, le Kraspek Myzik, le Trokson, Grrrnd Zero, et j’en passe, sont autant de lieux alliés où se vit & survit la musique live ♡

©Luc Simone
Photos de l’artiste: Elisa Grosman
