Crenoka « Earth capsules » (Figures Libres Records, 25 mars 2022).

0
683

Crenoka est l’alter-ego de Nastasia, une représentation en musique des sensibilités et combats de la princesse Nausicaä de Hayao Miyazaki ou du personnage de Chani dans l’œuvre de Dune de Frank Herbert. Ces figures qui, par leur croyance en l’amour sous de multiples formes bravent les guerres, s’arment pour le rapprochement des peuples et la sauvegarde de la nature. Voilà pour le concept, un brin complexe à mon goût, dont je ne relaterai que cette facette bien qu’ il revêtisse de nobles aspects, tant dans ses intentions que dans sa mise en son. Pour le reste, Crenoka est le projet solo de la chanteuse de Thé Vanille et ça, ça vaut largement n’importe quelle infusion sonore un tant soit peu buvable. Earth capsules est son premier album , libre de ton, sorti, d’ailleurs, chez Figures Libres et bénéficiant de l’appui d’ On N’est Pas Des Machines, en termes d’édition, et du Temps Machine de Joué les Tours. Mais assez palabré, c’est le contenu qui compte avant toute chose et de ce point de vue, on ne sera pas déçu. S’il faut dans un premier temps assimiler le tout, d’inspiration R’N’B revendiquée mais agilement détournée, au bout de l’effort surgira la récompense.

On démarre dans un flou intrigant, au son de ce Humanoid wants to see the stars lunaire, étoilé, à l’ambiance spatiale. Un titre à la fois dark et enchanteur, sur sa seconde moitié, au pouls vaguement électro. Majoritairement instrumental, un peu mental mais sans trop l’être, il pose une première banderille attachante, de voix douces en son terme. Cinderella, ensuite, évolue dans ce même mouvement non contraint, céleste, assez envoutant dès lors qu’on lui prête attention. Il se développe lentement, mais vire en un tumulte électroïde aux reflets psychés bien amenés, plutôt vivace. On note le chant, comme venu de loin mais en réel relief. De cavalcades en accalmies, l’effet se confirme. Eyelid se « R’N’Bise » mais étrangement, Crenoka en fait un effort plus qu’estimable. La dame trouve des textures, des arrangements, qui plaident en sa faveur. Zombies from Jupiter, dans la brume, fascine et attire. Il est nuptial, le chant s’y met à nouveau en évidence et ses contours échappent à tout classement. Il se syncope, prenant vie, en se nourrissant de sons qui restent dans la caboche. Compromised, sans compromis pourtant, nous sert une électro qui s’annonce explosive. Elle est au moins batailleuse, rythmiquement marquée. Et, comme de coutume, accrocheuse à souhait. Un break survient, on reste comme suspendu.


Photos Mathilde Baron-Harjani.

Sans réel équivalent, Earth Capsules nous drape dans son étoffe, (in)sécure, inventive. Pray joue une folk à nu ou presque, le chant y prend les rênes. Sensible, ténu. Puis 18h10, lui aussi « R’N’B plaisant », à la manière d’un…Crenoka, m’évoque un Boards of Canada. Pour la posture hybride, l’audace dans la juxtaposition d’éléments sonores disparates. Et son ambiance, posée mais animée. Anchor riley fait montre des mêmes motifs bellots, étend un spectre tout à la fois gris et beau. Il adopte des secousses, puis s’emballe. Bien joué. On nome Kate Bush, lorsqu’on décrit Crenoka et ma foi, le rapprochement se vaut. A ceci près que Crenoka, et ça s’entend, travaille à ses propres champs. Pale sun, pas loin de l’indus de par ses cadences et sonorités, l’illustre avec panache. J’adore, c’est de façon certaine mon préféré, car le plus enlevé peut-être, tout en gardant la tête dans les nuages, de l’album. The comfort of habits fait ensuite tomber le rythme, mais pas la qualité. On s’y laisse prendre, comme à chaque composition. Chant, atmosphère, sons et nappes font le job, dans une formule atypique.

Earth capsules est de toute évidence un disque qu’il faut aller chercher, loin de se livrer à au premier tour de saphir. A la fin de l’épopée Don’t make a sound, entre sifflements et étoffe lo-fi, folk, perchée et élégante aussi, valide si besoin était l’identité du projet, en lisière des pelouses bien vertes, à l’orée des sentiers balisés. C’est un réel enchantement, personnel et exigeant, puis captivant, que ce Earth capsules tout à fait digne du catalogue Figures Libres où il trônera aux cotés des Rank-O et autres Mule Jenny, entre autres artistes au talent d’importance.