BLIND WILLIE JOHNSON « Dark Was The Night, Cold Was The Ground » (Réédition. Night Records, 17 décembre 2021).

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Hébergeur, de génie, de labels eux aussi de génie, La Face Cachée, qui ne s’en cache plus, abrite par exemple Night Records qui se spécialise, lui, dans la ressortie de classiques magnifiques issus du blues. Avec Dark Was The Night, Cold Was The Ground, compilation de titres de Blind Willie Johnson remasterisés par Julien Louvet (Replica Records) alors que la tracklist et l’artwork échoient à Jean-Luc Navette, on est putain de gâté. Une fois de plus. C’est en effet un délice de réentendre, « nettoyées » certes mais toujours si authentiques, les rageuses complaintes, empreintes d’une misère récurrente, de la légende. On en trouve ici treize, magiques, où un chant féminin -celle de Willie B.Harris si je ne m’abuse, sa première femme donc- assure son contrepoint. En tête de file Dark Was the Night, Cold Was the Ground, mythique, lance la première ritournelle dépouillée, à nu, dans l’économie de notes. Jesus Make Up My Dying Bed suit, la voix s’y fait bien plus marquante, colérique. Elle donne, à l’unisson avec une instrumentation sobre mais pétée de style, un cachet dingue à l’ensemble. It’s Nobody’s Fault but Mine en fait montre, on comprend dès lors pourquoi Night Records s’échine à exhumer ce type de pépites.

Mother’s Children Have a Hard Time, d’une étoffe vocalement changeante, qui alterne rage et retombée, poursuit avantageusement. I Know His Blood Can Make Me Whole l’imite, il va de soi que le timbre usagé contribue à l’accroche de pair, évidemment, avec un décor sonore qui se passe de surcharge et brille de par ses teintes blues magistrales. If I Had My Way I’d Tear the Building Down gronde, instaure des plans répétés qui finissent par nous gagner. I’m Gonna Run To The City Of Refuge et son duo vocal chantent le désir de fuite. Unis par la même cause, celle des déshérités, Blind Willie Johnson et sa compagne se distinguent musicalement, trouvent dans leur registre une forme d’espoir. Jesus Is Coming Soon, enfiévré, y prétend. Quelle idée éclairée, dans ce vinyle qui plus est superbe, que de « déterrer » tout ça! Au même moment et sur la même structure sort d’ailleurs Prove It On Me, de Ma Rainey, qui dans le genre induit lui aussi des sensations fortes.

Mais revenons à « BWJ », qui enchaine avec Lord I Just Can’t Keep From Crying. Un morceau dont l’intitulé résume tout: la peine, le désarroi, sa mise en son aussi dépouillée que le quotidien des artistes impliqués. Keep Your Lamp Trimmed And Burning, John the Revelator, repris longtemps après par…Depeche Mode. Autant de titres forts, douloureux, en appel à la vie. Go With Me To That Land, belle salve d’espérance. Puis pour clore avec à propos, ce Everybody Ought To Treat A Stranger Right qui lui, s’en réfère à l’humanité dont tout un chacun devrait faire preuve. Le recueil est éloquent, s’il évoque l’épreuve on l’écoute comme une lueur de vie que ses morceaux, vrais et sans fard, font briller et reluire dans un dénuement hautement inspirant.