Charlotte Greve “Sediments we move” (New Amsterdam/Figureight, 15 octobre 2021).

0
1429

Allemande basée à Brooklyn, compositrice, chanteuse et saxophoniste, Charlotte Greve a déjà sorti sept albums en tant que “frontwoman”, deux d’entre eux ayant reçu le ECHO Jazz Prize (équivalent allemand d’un GRAMMY). Son groupe indie, Wood River, s’est lui fendu de deux opus, sortis respectivement en 2015 et 2020. Greve est active à souhait, on la retrouve aussi sur diverses collaborations et Sediments we move, nouvelle galette en son nom, d’une teneur follement majestueuse, bénéficie visiblement de sa largesse dans le labeur. Si les voix, en effet, font preuve de majesté, l’artiste n’hésite surtout pas, aidée en cela par Cantus Domus et Wood River donc, soit Keisuke Matsuno — Guitar, Simon Jermyn — Bass et Jim Black— Drums, ainsi que son frère ainé Julius Greve aux textes, à s’embarquer dans des chemins détournés, bien moins sages que ce que l’aspect parfois “propret” de son disque pourrait le laisser présumer.

Part I, magnifique, fait briller chant et ornement, de suite. La batterie l’encanaille, les vocaux y prennent de l’ampleur. A la fois aérien et percussif, il s’agit là d’une entrée en matière de tout premier ordre. Six minutes de toute beauté, originales, que suit Part II. Même splendeur chantée, sur des tons qui pourraient pourtant s’opposer. Ici, ils se fondent dans l’harmonie. Dans une lente quiétude, la chanson finit par s’abimer, n’en devenant que plus belle encore. Des syncopes rythmiques marquées, des bruits et guitares déviants s’invitent. Le saxo fait merveille. Réussite bluffante, la seconde d’une série réellement accomplie.

Plus loin Part III, souple et subtil, conjugue beauté des voix et brillance d’un jazz éloigné des poncifs du genre. Ecouté fort, il envahit l’espace. Dans leurs changements de braquet, de climats, Charlotte Greve et ses collègues de jeu restent d’une grande pertinence. Ils se démarquent, lancés dans la conception d’un son, d’une approche qui leur revient en tout premier lieu. Annoncé comme l’album le plus ambitieux de la Dame, Sediments we move se pare de noise, se souille en restant magnifique, et justifie son statut. La fin de Part III est brumeuse, confuse, un tantinet déjantée. Interlude, ensuite, livre un jazz sous-tendu. On sent, souvent, l’arrière-plan se craqueler. Des sonorités peu communes, des trouées noisy s’incrustent. C’est le déluge, auquel le saxo offre ses cris déchirés, ses élans clairs aussi. On adhère, sans rémission. Quand Interlude, pour certains, signifie transition creuse, avec Greve c’est tout l’opposé. Part IV, plus loin, réinstaure ces chants princiers. On s’en entiche, on s’en met plein la bourriche. Le propos, pour le coup, reste d’une relative sagesse. Mais jamais linéaire, ni attendu quoique sur ce titre, nul envol ne soit à dénombrer. Ah…le terme, néanmoins, commence à se fissurer, dans une atmosphère noircie. Que de brio, d’inventivité, dans ce que renvoie Sediments we move! Qui, même sur ses longues pièces, finit toujours par nous attirer, nous piéger par ses aptitudes à quitter la route.

Photo Annika Nagel.

Part V le fait d’ailleurs bien, tout en fougue et rafales de “drums”. Puis il retombe. Puis il remonte, intense. Puis…on adore, en plus d’adhérer. Classe jazzy, portes vers des recoins sauvages voisinent. Sediments we move est aussi bien mis qu’endiablé, aussi colérique que chatoyant quand son jazz ressort. Les guitares, ici et ailleurs, se piquent de solos notables. Les chants suivent, on connait désormais leur impact. Sans prévenir Part VI, dernière fournée insoumise, impose ses poussées presque tribales. Il groove, l’unisson des voix y reluit. Il s’emballe, perd la raison. Il a raison. Il tourneboule, chamboule les sens, dégage une identité qui en fait toute la portée. Découverte en ce qui me concerne, de taille et bien en marge, confirmation pour d’autres, Charlotte Greve et sa clique de complices avisés frappent fort, sans rien céder à l’ennui ou à la platitude, avec ce Sediments we move envoûtant. Un disque de choix car sensiblement différent et dédié, tout entier, à une forme d’audace doublée d’une singularité qui le démarquent de toute sortie actuelle animée par le même esprit défricheur.

Site Charlotte Greve