Noir Désir “Elysée Montmartre mai 1991” (Barclay, 19 mars 2021).

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Mai 1991. Neuf concerts, pour la tournée Du ciment sous les plaines, à l’Elysée Montmartre. Rage, incandescence, indécence mâtinée de vive intelligence. Un opus magistral, qui fait suite à ce Veuillez rendre l’âme qui jamais ne rendra la sienne. Des concerts-brasiers, où l’urgence du rock des bordelais le dispute à l’impact de leurs mots. Et comme témoignage ce recueil qui collecte les meilleurs moments des dits sets, en cd ou dans une version vinyle superbissime, sobrement nommé Elysée Montmartre mai 1991. Quinze titres en fusion majoritairement issus, en toute logique, des deux premiers long jets du quatuor où oeuvrent Bertrand Cantat, Denis Barthe, Serge Teyssot-Gay et Frédéric Vidalenc. No no no, il n’est alors pas ou plus possible d’endiguer la vague Noir Désir. Chassons-en le Désir si toutefois il pointait. Le morceau d’ouverture voit Bertrand, comme de coutume, s’arracher les cordes et nous y envoyer. Dans les cordes, bien sûr, de guitares comme de violon, pour une entrée en matière aux allures d’uppercut.

La chaleur gagne l’auditoire, le morceau assène ses saccades et sa ferveur, son intensité, sa portée verbale aussi. Chez Noir Désir on a tout ça, imbriqué colériquement, joué de manière sale et magnifique. 1991. On est, par chez nous, dans le rock à guitares. Ere prolifique, présidée par des groupes comme Les Thugs dont l’artwork de ce live ravive joliment le souvenir (la pochette du disque arbore, notons-le, une photo signée Philippe Prévost). Charlie, son harmonica endiablé. Son rock d’obédience grunge, son Français élevé à la plume d’un leader bourré d’idées. Un écorché assurément, à l’image d’un titre qui nous envoie par dessus tous les bords et nous donne l’envie de rester encore un peu après, que même la fin soit terminée.

Noir Désir, une symbiose. Une institution. Une révélation, à l’époque, redevable aux Doors ou encore au Gun Club de Jeffrey Lee Pierce, mais détentrice d’une identité personnelle que bien vite, personne ne songera plus à lui contester. What I need. Mes souvenirs affluent. L’achat de Veuillez rendre l’âme, écouté maladivement. Le 45 tours d’ Aux sombres héros de l’amer, acquis le même jour que celui du King kong five de la Mano Negra. Ca en jetait, ça alimentait les discussions de lycée. Puis, plus tard, celles tenues sur les bancs de la fac. Je repasse au disque en présence; quand c’est comme ça, qu’on sombre dans la nostalgie, les yeux deviennent rivières.

Si rien ne bouge, retenu, fiévreux, griffu, racé. Classieux. Chez Noir Désir, une fois de plus, tu as tout ça. Et bien plus. The holy economic war. Un brulot, au nappage de violon merveilleux. Ca vaut Tout l’or. Chanson speedée, bouillonnante. La cadence, alors, était très souvent incontrôlable, punk dans sa vitesse. C’est aussi ce qui, dans ces early 90’s, conférait au groupe un surplus d’accroche. Lola. L’Anglais dans le chant et toujours, le poids des textes. Ce rock offensif, taillé pour le live. Lola et ses virées noisy, sa batterie matraquée, ses hurlements déments. On n’en ressort pas indemne car vivre Noir désir, c’est s’exposer. S’exposer à la félicité.

A l’origine fut un six titres, intitulé Où veux-tu qu’je r’garde, qui déjà suintait La rage. Sweet honey sugar…scandé, à l’unisson, sur un ton polisson. Noir Désir conteste, armé d’un son dénué d’artifices. D’aucuns parleront, en relatant ces prestations à l’Elysée Montmartre, de concert de leur vie. Ca ne m’étonne guère; Noir Désir, partant au combat scénique, était redoutablement pourvu. En route pour la joie, collective, partagée. Un de mes titres fétiches, que souvent il m’arrive, encore, de brailler comme un damné. Un morceau Pyromane, telle cette chanson au début subtil, bluesy, en prélude à une envolée appuyée. Ce panache instrumental qui, des débuts du groupe à ses derniers soupirs, ne s’est jamais tari. A l’arrière des taxis. A cent à l’heure sur les planches, joué avec frénésie. Orage des guitares, rythmique paroxystique. Flamme, rougeoyante, des mots d’un groupe lettré. Le fleuve, dans une version habitée. Harmonica déchirant, ornières des guitares, ensemble tout à la fois subtil et bruissant. La pression demeure, ne retombe pas. Noir Désir, même dans ses temps “relâchés”, conserve une tension sous-jacent.

Il est temps d’en finir, et c’est sous haute..tension que l’enregistrement se clôt. Pas même trois minutes de vigueur balancée pied au plancher, une terminaison “maison” dont l’Elysée Montmartre garde le souvenir, en ses murs, pour l’éternité. Le zen émoi, craché à la face du monde. Il suffit de savoir freiner son émoi, parait-il. Ce n’est pas la plus facile des missions: se remémorer ce Noir Désir là, c’est attiser le feu des souvenirs, remettre sur le tas l’insouciance d’une jeunesse qui nous a permis d’entrer en fusion avec la formation bordelaise. Il nous reste maintenant les disques, les souvenirs donc, encore vivaces et plus forts que le défilé du temps. Et ce live tout en nerfs, seringué à la passion, servi par une suite de chansons elles aussi résilientes à l’épreuve des heures qui se suivent.

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