Muddy Gurdy “Homecoming” (Chantilly Negra, 2 avril 2021).

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Trio auvergnat découvert en première partie de Bror Gunnar Jansson, au 106 de Rouen (septembre 2020), Muddy Gurdy surprend, s’appuie sur une formule peu commune et par ce biais, accouche d’un son inédit, à la nouveauté ancrée dans le passé. Son registre est prenant, daté et pourtant fortement novateur. Tia Gouttebel (voc. guitar), Gilles Chabenat (hurdy-gurdy, soit vielle à roue) et Marc Marco Glomeau (percussions) en asseyent le cachet avec Homecoming, nouvel opus enregistré en différents lieux (granges et chapelles, salle de bistrot de campagne ou encore cratère de volcan) en compagnie d’artistes locaux emblématiques. Au chapitre des “guests” donc, Les frères Champion, danseurs de bourrée, promoteurs d’une culture régionale qu’ils n’ont de cesse de faire (re)connaitre et évoluer. Louis Jacques, qui joue de la cornemuse électrifiée dans le groupe électro-trad Super Parquet. Et puis Guillaume Vardoz à l’harmonica, un jeune musicien qui ne joue pas comme dans le blues, mais dans la tradition auvergnate, où cet accordéon de poche est l’ami des bergers. Mais aussi le briolage (chant de travail pratiqué par les laboureurs du Centre France depuis le XVIIIè siècle) mis en oeuvre par Maxence Latrémolière, pour un résultat de toute évidence écarté des formats connus.

C’est donc tout l’opus qui en tire profit; ses onze titres ne tardent pas à emmener les chanceux que nous sommes dans des contrées reculées et habitées, au son, d’emblée, d’un Lord help the poor and needy joué vite, galopant, décoré avec panache sur des tons “folklo” foutrement bien lacés. On attendait, en extension de concerts magiques, une nouvelle salve studio. Celle-ci n’est pas des moindres; après une embardée folle, le titre d’ouverture voit venir Chain gang. Voix unies, cheminement insidieux, “Hou!” et “Ha!”, infinie classe d’un son indéfinissable; on pourrait, à l’envi, énumérer les atouts de ces passionnés sans égal musical. Qui alternent ici reprises -à leur sauce évidemment- et compositions, majoritaires, de haut vol. Down in Mississippi, fin et intense, dépaysant (c’est un euphémisme avec Muddy Gurdy) et légèrement ou tout à fait psyché, faisant mouche à son tour.

On leur sait gré, aux gens d’Auvergne, de nous gratifier d’une telle rondelle. MG’s boogie lui confère de l’énergie, s’insurge soniquement, visite le globe et en ramène une texture à part. De l’ancien d’aujourd’hui, comme insinué plus haut, magnifié par un Land’s song où subtilité, rugosité et briolage, si je ne m’abuse, portent à nouveau nos Muddy Gurdy au sommet de la création. Another man done gone les y maintient, suivant une voie bluesy bruissante et lancinante du plus bel effet. Les chants susurrent, l’emprise est totale. Afro briolage, endiablé et vocalement puissant, dérape et décape. Je vous mets au défi de me dégoter, dans le pays, un équivalent ne serait-ce que lointain à ce que fait cette formation. Dans l’attente Strange fruit, enregistré dans un volcan, soufflera ses airs aussi subtils qu’épurés. You gotta move fera rugir, magistralement, un “néo-blues”(excusez la maladresse, mais le genre des intéressés n’a pas de nom à proprement parler) cru et authentique de bout en bout. Black madonna et son chant ample, son fond aigre-doux savamment pensé, qui soudain s’emballe et renvoie une vigueur sans appel, aura lui validé l’adresse impressionnante, l’identité renversante de ce Homecoming sans chapelle attitrée.


Photo Noé Cugny.

Enfin Tell me you love me, pris dans ses abords, encore, aux confins du fin et du plus rude, Auvergnat et bien au delà, ferme la marche en consacrant l’approche génialement porteuse de Muddy Gurdy. Homecoming, geyser magnifique aux parures d’éclat, traverse les terres et tendances avec une inventivité continuelle. C’est une coulée de lave dans la verdure, un oasis sonore auquel on peinerait presque à croire tant il se veut neuf et personnel. Il n’est pas donné à tout le monde, loin s’en faut, de déployer autant de trésors de conception. Muddy Gurdy en regorge et signe avec cette série un album du meilleur grain, à classer dans les productions sans caste définie.

Site Muddy Gurdy / Site Les Editions Miliani