El Michels Affair “Yeti Season” (Big Crown Records/Modulor, 26 mars 2021).

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A l’instar d’ Altın Gün et tout en exposant la même force d’évocation, la même capacité à nous extraire de nos bases direction les recoins du monde, El Michels Affair s’affaire à revitaliser le courant funk turc “d’antan”. Depuis 2005 et Sounding Out The City, le projet du producteur et multi-instrumentiste Leon Michels, basé à New-York, se situe en marge de l’attendu et, ce faisant, se rend de plus en plus précieux au fil de ses parutions. On voyage de suite avec Yeti Season, évidemment dépaysant, qui débute avec le groove à la fois brut, tout d’abord, puis délié et “cachetisé” par la voix de Piya Malik, en Gindi dans le texte, d’ Unathi. Sha na na, dans un climat soul saccadé, fin dans son décor, animé par une basse à la belle ponctuation, nous amène alors, derechef, ailleurs. On en prend plein les oreilles, sans que le contenu soit surchargé ou excessif. Au contraire El Michels Affair arrive, en usant d’ingrédients d’éléments simples mais fortement enivrants, à viser juste. En ces temps forcément anxiogènes, Yeti Season permet l’évasion. Il prend à l’occasion des airs de B.O, rappelant ainsi Adult Themes, précédent album sorti en mai 2020 (Ala vida). Il se cuivre, ondule, se veut hautement musical. Même ses instrumentaux, le format me poussant parfois à m’éloigner, chez d’autres, du rendu, s’avèrent attractifs.

Fazed out, très Turquisant, fait de groove et de puissance mesurée, fait sensation. El Michels Affair, ici et sur dix tires, égale la portée du clan cité plus haut avec son dernier effort en date, l’excellentissime Yol. Murkit Gem fait de même, truffé de sons géniaux, alors que Piya le réhausse par son chant typé. J’adhère, la fin psyché de ladite chanson aura d’ailleurs raison de bien d’autres que moi. Les résistants, à l’écoute de Lesson Learned qui prend le relais dans la coolitude, dans des airs jazzy célestes, se rangeront. D’où qu’on vienne et quelle que soit notre mouvance de prédilection, il faudrait être doté de bien peu de sensibilité, d’ouverture d’esprit, pour ne pas approuver. Dhuaan et son amorce grinçante, suivie d’une échappée servie, à nouveau, par Piya et une instrumentation de caractère, le confirme. L’envoûtement guette, à vrai dire il est total. Perfect harmony, au déroulé folklorique magique, ne le fera pas retomber. On a besoin, c’est même une nécessité, de ces disques qui élargissent nos horizons et leur donnent des teintes, des perspectives, plus attrayantes. C’est le cas ici, vous l’aurez saisi.

La dépendance se poursuit donc avec Silver Lining, où le relaxé-déroutant d’El Michels Affair s’élève dans les cieux et retombe en pluie, sous la forme de sonorités où cuivres et spirales légères se donnent le change. Plus “bruyant” quand ça lui prend, et ça lui réussit (Zaharila), Yeti Season est une étoile sonore. Ce Ziharila s’emballe sur sa fin, offensif tout en restant trippant. Last Blast livre l’embardée finale, stylistiquement insaisissable. Sa beauté est grande, il est aussi intense que détaché. En même temps que ce groupe majeur, je fais la découverte d’un label, Big Crown Records, qui comme Glitterbeat nous arrose de trouvailles aux airs de jamais entendu. C’est tout bon, si je l’avais eu j’aurais sorti mon panneau 9 (sur 10), sans mettre la note maximale car elle signifierait presque que l’intéressé n’a plus rien à dire. Michels et compagnie, à l’inverse, sont loin d’avoir épuisé leur inspiration. J’en veux pour preuve l’opus en présence, source d’ agrément musical durable et définitif.

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