Espoir Féroce, son nouvel opus, étant maintenant ficelé (à sortir le 12 avril prochain, pour être précis), la paire rap-slam aiguisée aux accents électro-rock incisifs, soit Bruno Viougeas & Sebastien Tillous, se livre au micro de Will Dum…

1) Comment se sent l’Envoûtante, en ces temps difficiles et peu de temps avant la sortie du nouvel album, Espoir féroce ?

Sébastien : Un pied dans la lutte, l’autre dans la résignation ou plutôt le fatalisme devrais-je dire… Une envie positive de trouver nos petits trucs pour s’adapter à la situation, mélangée à un sentiment de colère face à cette période où pour peu qu’on essaie de regarder les choses telles qu’elles sont, on se rend bien compte qu’une fois de plus le peuple est berné dans une romance qui sent l’obscurantisme à plein nez. Mais l’espoir, celui sauvage et indomptable, davantage inspiré par la beauté et la fatalité de la nature que par les désirs de bonheurs futiles, est toujours là, voire décuplé, et nous avons fait en sorte que notre album en distille ce parfum puissant dans chaque son et chaque mot qui le compose.

2) Pour les besoins de ce nouveau disque, vous débarquez sur les labels Terre Ferme et Petrol Chips. Comment en êtes-vous arrivés à signer chez eux ?

Sébastien : La rencontre avec Ray Borneo (Petrol Chips) s’est faite naturellement, lors de deux concerts à Valence. Le courant est de suite super bien passé entre nous. Il nous a rapidement ouvert les portes de son studio et on a travaillé dans une ambiance très agréable de confiance mutuelle. Alors que nous en étions à terminer les mixages, nous avons été contactés par Marien du tout nouveau label Terre Ferme, qui a de suite proposé une sortie vinyle. Finalement le projet est entré en édition chez Foudrage (qui chapeaute Terre Ferme), ce qui a permis à tout le monde de retomber sur ses pattes au niveau financier.

3) Dès les premières notes d’Espoir Féroce j’entends un son décuplé, plus rageur encore qu’à l’occasion de votre premier opus. Des intonations remontées, aussi, à la Casey avec Ausgang. Ce son « féroce » est-il en phase avec l’époque que nous vivons, ou plutôt, est-il conçu pour lui « rentrer dans la gueule » et lui rabattre son caquet ? Quant à Casey, serait-ce pour vous une influence, avouée non ?

Sébastien : Casey n’est pas une réelle influence pour nous, même si je pense qu’elle est ce que la France a accouché de meilleur question rap. Être affilié à elle nous fait évidemment plaisir, mais je pense que ceci provient davantage du manque évident d’artistes « couillus » et pointus dans le paysage musical visible français que d’une réelle « cousinade » artistique. Il me semble que même si la qualité d’écriture et le ton général de l’expression orale peuvent effectivement se rapprocher, notre background musical fait quelque peu appel à des influences différentes.

« Rentrer dans la gueule » de notre époque, oui pourquoi pas (on aime bien égratigner un peu), mais lui « rabattre son caquet », pas vraiment. Nous sommes davantage dans une intention naturelle, de réagir à ce que nous vivons au quotidien d’une part et d’autre part, de nous exprimer tout aussi authentiquement sur des interrogations intemporelles et universelles qui assaillent nos esprits avides de vérité.

4) L’intitulé du disque, Espoir Féroce, insinue-t-il l’existence d’une lueur d’espoir, en des temps où tout paraît « barré » ? L’Envoûtante, Espoir Féroce ; vous accordez visiblement de l’importance aux formules qui « percutent » et interpellent, non ?

Bruno : Je n’ai pas l’impression d’être optimiste ou pessimiste, mais oui je crois qu’on trouve de l’espoir partout. En face des dysfonctionnements de justice ou du manque d’équité sociale, on trouve cette contestation et cette créativité dans les luttes. Et puis il reste des espaces de liberté qui sont beaux, qui sont pertinents. Donc ça vous donne un “bilan” mi-figue mi-raisin qu’on a traduit par Espoir Féroce. Après, ces deux mots sont venus comme ça sur le cahier, collés l’un à l’autre. Des fois on ne décide pas tout. Mais s’ils sont dans l’album et qu’ils se retrouvent sur la pochette, c’est qu’ils défendent bien cet équilibre de lueur et d’ombre.

5) La matière sonore est également, pour vous, vitale (j’ai d’abord écrit virale). Vous est-il déjà arrivé de vous demander où vous en seriez sans le son, sans le verbe, sans L’Envoûtante finalement ?

Sébastien : On serait peut-être mort ! Ou carrément pas nés…

Evidemment le son et le verbe pour nous c’est vital, peut-être aussi pour toute forme de vie finalement…

Bruno : Parfois on sent clairement qu’il y a une sorte d’exutoire dans la création, comme si reformuler artistiquement quelque chose permettait une reprise de contrôle sur des trucs incontrôlables. On est chanceux d’avoir ça.

6) Comment s’est déroulé l’enregistrement de l’album ? Celui-ci arrive peu de temps après le précédent, c’est là une bonne chose !:)

Sébastien : Tant mieux. On a quand même perdu un peu de temps pour articuler les choses entre les différentes structures sus-citées, mais comme il se dit : on ne peut pas aller plus vite que la musique. L’enregistrement a été assez rapide en fait. La batterie d’abord, les voix ensuite, les synthétiseurs et les samples étant déjà enregistrés à la maison. Toutefois, le son de batterie nous a paru trop sec. On a décidé de faire du re-amping. Pour ceux qui ne connaissent pas, il s’agit d’une technique consistant à récupérer de la résonance sur les sons enregistrés au préalable. On a choisi un endroit dont la résonance naturelle nous plait. On y diffuse les sons voulus au travers d’une sono que l’on enregistre simultanément par des micros placés dans la salle. Ce qui a très bien fonctionné. Les batteries ont retrouvé de la profondeur et de la puissance.

Ces sessions se sont déroulées dans une ancienne usine de filature que Ray connaissait bien. Nous avons investi les lieux et en avons profité pour réenregistrer un morceau que nous n’avions toujours pas réussi à mettre en boîte. Nous en avons filmé la perf, ça a donné le titre « J’arrête demain » premier clip annonciateur de l’album à venir ; paru le 15 mars dernier.

7) Je le trouve d’ailleurs, cet Espoir Féroce, plus féroce justement, plus rock dans bon nombre de ses sonorités. Vous confirmez ? Il est doté, de plus, d’un groove électro addictif, comme sur Dans ton festif par exemple, ou encore sur le titre éponyme. Comment dosez-vous tout ça ? Etes-vous arrivés en studio avec une idée précise du rendu final ?

Sébastien : Oui cet album est plus « tendu » que le premier, plus puissant. C’est marrant que tu dises « plus rock » car il contient moins de sons de guitare saturée que le premier. Par contre il y a dans l’ensemble davantage de trucs noisy.. Il n’y a pas vraiment de dosage de tout ça. J’aime trouver des patterns rythmiques qui me parlent et qui contiennent un vrai langage au-delà de la fonction « soutien du rythme ».

A l’opposé je suis également dopé aux nappes de synthétiseurs qui généralement endorment les gens, mais moi j’y vois la plupart du temps des paysages de rêve. Entre les deux il m’arrive de pondre des riffs et des mélodies. Tous ces éléments se mêlent plus ou moins naturellement et Bruno y pose son regard pointu pour y déceler les « terrains » sur lesquels il va pouvoir poser sa logorrhée. On est arrivé au studio avec les morceaux maquettés précisément, ce qui a permis d’aller droit au but.

8) Quelles ont été vos sensations une fois Espoir Féroce « bouclé » ?

Sébastien : Une hâte que ça sorte ! Comme dit au-dessus, de longs mois se sont passés pour articuler les tenants et aboutissants de chacune des structures qui partagent la sortie des cet album. Nous en avons profité pour confectionner nos clips. Quatre au total.

Bruno : Ces périodes de création et d’enregistrement sont intenses, mais c’est marrant, dès que ça a été bouclé, j’ai vite eu des nouveaux textes qui arrivaient, comme des réponses, des approfondissements, donc il faut déjà penser à la suite… 🙂

9) Qu’abordez-vous dans les textes d’Espoir Féroce ? Vos textes sont-ils exclusivement liés à la condition de l’être, à l’état « contestable » de la société ou à la fausseté étatique ?

Bruno : Oui, il y a pas mal de ça dans L’Envoûtante. Le noyau dur de l’album est fait de coups de gueule. Mais comme je ne me sens pas donner des leçons, j’essaie toujours de croiser ça avec un truc personnel, ou de m’englober dans la critique. J’ai appris à écrire mes textes comme ça et ça ne me quitte pas. J’aime secouer le truc que j’aborde, le retourner, le triturer. On conscientise la faille pour consolider le reste. C’est après qu’arrive l’apaisement, la respiration, l’envolée. Je ne sais pas pourquoi, mais pour moi, tout ce qui roule, le positif, le joyeux, ça se cueille, ça se vit, j’ai moins besoin de le brailler.

10) Voyez-vous votre duo comme exclusif ? On sent une symbiose affirmée, qui pourrait exclure l’idée de collaboration…

Sébastien : Hormis des collaborations sur le plan extra-musical (vidéos, visuels, etc) c’est vrai que pour l’instant la porte de L’envoûtante n’est ouverte qu’au résultat final ! Il se trouve que nous sommes en fait deux solitaires qui aimons chacun être confrontés à nos arts respectifs. Toutefois nos efforts de sociabilité que l’on fournit parfois chacun dans nos vies respectives, presque uniquement motivés par la certitude que cela est bon pour nous d’un point de vue humain, nous mèneront peut-être vers l’envie de partager davantage notre travail, qui sait ?…

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