Artús “Cerc” (Pagans/Inouïe Distribution, 27 mars 2020).

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Artús, au nom issu du celtique « Arzh », signifie ours (ors en occitan). A l’oeuvre depuis 20 ans, appelé à prendre part au Hellfest en juin prochain, il sort avec Cerc son 6ème album, un concept-album plus précisément, chez Pagans (label qu’il a lui-même créé et où l’on trouve par exemple les atypiques Super Parquet). Ayant donc enfanté sa propre structure, il possède aussi une identité, forte, renforcée par le recours à sa langue régionale. Inspiré par un périple de 1 400 m à travers la roche jusqu’aux gorges de Kakuetta (avec comme point de départ La Pierre Saint Martin (64), un des massifs karstiques les plus réputés au monde) pour évoquer « L’allégorie de la caverne » de Platon, le disque est une formidable épopée, ravageuse, musicalement hautement originale (s’y invitent guitare baryton, vielle alto, violon, tambourin à cordes, boha..), qui me fait penser à un Swans palois. C’est dire l’attractivité du rendu, qui d’emblée rugit…comme un ours, pour ensuite se nuancer avec joliesse, sur ce Nigredo leste et saccadé. Où obscurité et traits clairs “illuminent”, sous l’assaut de riffs massifs, une première plongée mémorable. Immersif, incantatoire dans ses voix, Cerc te fera prisonnier. De sa force, de ses sons. Ceux-ci dérivent, abordent d’autres rives. Encore peu explorées, ces dernières sont tumultueuses, accueillantes parfois, captivantes. On ne peut s’y reposer, mais on a envie de s’y poser, de s’y attarder. Artús, délibérément décalé, joue un “rock in opposition” sacrément intéressant.

A peine extirpé des 10 minutes de l’amorce, les frères Baudoin et leurs acolytes nous livrent Lépineux, de durée quasiment similaire et d’impact aussi marqué. Elans passéistes dans le chant, tension sous-jacente, maestria d’un tapis sonore subtil font du titre en question, qui “subit” des secousses riffantes et rythmiques géniales, un nouveau must. Qu’il est bon, en ces temps de créations convenues, de pouvoir entendre de tels essais, au mitan desquels passé et inventivité au delà du moderne cohabitent dans une harmonie dérangée! Et dérangeante au point qu’au final, on s’en entiche sans broncher.

Halha, le single, renvoie un folklore remuant. Aussi nerveuse qu’introspective, la texture sonore d’Artús démarque complètement le groupe. Faust, au début qu’on croirait joué par un troubadour vite rejoint par Gong ou Magma, rejette la même vérité dans le rendu, dans l’attitude. Tribal et parfois de bal, le rock de ceux-là n’est pas de ceux qui inondent les ondes. Il vient d’un autre monde, il fait osciller mais aussi vaciller. Il déstabilise, il vous convie dans un ailleurs où rien n’est meilleur que le fruit de son labeur. Il nous porte et nous transporte. Ses bourrasques brutes, récurrentes, ses offensives collectives savamment orchestrées nous font plier, NOUS plier, à ce qu’il nous impose. Quelques incrustes faussement sereines, où des instruments inhabituels déposent leurs ritournelles, ornent Cerc. Dont les longueurs, en termes de durée, n’ont pour seule conséquence que de générer des sensations plus marquées encore. Ou dont les intros étendues (Albedo), belles et souillées, ont un effet hypnotique certain.

A contre-courant, Artús crée un nouveau courant. De chez lui, de par ses motifs “du cru”. De nulle part, souvent, car semblable à nul autre et aucunement classifiable. Un rien de psychédélisme émane de ce Albedo enivrant. A aucun moment, on en vient à déplorer du creux, un temps faible ou quoi que ce soit de préjudiciable. Uni dans ses voix, dans ses bruits, dans son genre car c’est de toute façon et avant tout le sien, le clan enfante un dialecte musical génial. Son ultime récit, au son d’un Las mairs apo répétitif sans que ce soit péjoratif, noir et ponctué de sons…ponctuels, conclut un superbe opus, exigeant -personne n’en disconviendra-, comme le sont les travaux les plus profonds, et passionnant de bout en bout de son épopée troublée.

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