Il est bon, de temps à autre, de faire varier son registre d’accroc irrémédiable du live. La Lune des Pirates en offre régulièrement, par sa programmation, l’occasion et en ce soir de soi-disant pénurie de carburant, c’est à la folk que la salle amienoise avait fait le choix de tourner. Pas seulement d’ailleurs puisque outre Baptiste W.Hamon, entre verbe français distingué et éclat folk américain, le Ton Géant de Bertrand Devendeville était aussi de la partie. Entre folk, donc, chanson, poésie douce-amère et moments de tension feutrée, il me fut donné de voir dans les conditions du live, et pour la première fois, le groupe du local aux activités multiples.

Débutant par un slam seul au sein du public, avant de rejoindre une troupe de musiciens aguerris, le Géant de Ton Géant a su captiver, verbe adroit aidant, patine musicale également, un public dans lequel il comptait en toute logique bon nombre de “fidèles”. Ses histoires, touchantes, et l’étoffe musicale soignée de ses collègues de scène, sa théâtralité, lui permettent une tenue de scène indéniablement probante. C’est beau à entendre, à voir aussi. Une certaine nostalgie se dégage de certains passages (Casier 320, Coubertin for ever!), chanson et slam embellis par un quatuor à cordes et un piano donnent à Ton Géant un cachet certain. Bertrand s’entoure efficacement, ça s’entend; c’est un “touche à tout qui foire rien”. L’amour enfui l’inspire, il singe certaines castes (les “bien mis très creux” entre autres), en honore d’autres (Trop heureux). Il émeut (Je ne te dirais pas), il fait rire aussi et dans le même élan. Grand par la taille, il l’est aussi par le mot et son groupe, au vécu tout aussi porteur, lui peaufine de beaux écrins, à la mesure de ses rimes souvent désenchantées.

Ton Géant délivre du bonheur, avec modestie et élégance. Bien arrangées, ses compositions sont accomplies. Sur 1 ou 2 passages plus alertes, il se fait gentiment mordant. Son répertoire a de plus le mérite d’amener, sur le plan musical, un contenu inhabituel que le cadre de la “Lune” valorise. On salue la venue, donc, alors que la scène change de peau, se dénude même, pour le set de Baptiste W.Hamon. En duo avec un guitariste dont l’accoutrement amènerait presque à penser qu’il va nous lâcher quelques riffs rudes, l’auteur de Soleil, soleil bleu va à son tour enchanter la foule avec son folk subtil. Celui-ci se parant d’élans country mesurés, sobres à l’image de la disposition scénique de l’homme à la casquette. Ici encore, la lettre est agile. L’ombre de Townes Van Zandt plane, Baptiste l’évoque d’ailleurs à plusieurs reprises. Pur et sincère, le son s’envole parfois, s’agite (Bloody Mary, jazzy-bluesy et plus rythmé, au refrain que nous fumes nombreux à reprendre). Le final est rugueux, même.

L’étoffe, cependant, est la plupart du temps doucereuse. On est, comme chez Ton géant, dans le manque de l’autre (J’aimerais tant que tu reviennes). On touche à une poésie allégorique, savamment écrite. Ca fait du live en présence un temps prenant, enveloppant. Certains, dans le public, ferment les yeux. Baptiste W.Hamon s’invite, sans se presser, dans la cour des grands. Il a pour cela la “carrure” requise. Jeu acoustique et électricité modérée se répondent, sans le moindre excès. L’authenticité est de mise, les notes du duo la balisent dans un bel unisson. On est conquis, “Comme on est bien“, me dis-je alors à l’instar de l’un des morceaux joués. On n’est pas dans le décibel rebelle et pour autant, le moment vaut la peine d’être vécu. On s’en retourne avec en tête les poèmes sonores de l’un et de l’autre, qui en dépit d’un côté désabusé s’incrustent dans les esprits, marqués de belle manière par ce mercredi soir.

Photos William Dumont.