Eiffel, interview

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Le 15 mai 2019, Muzzart a rencontré Romain Humeau et Estelle à l’occasion de la sortie du nouvel album d’Eiffel, Stupor Machine (26 avril 2019/Pias). C’est sur la terrasse de l’Utopia à Bordeaux qu’ils nous ont parlé de ce nouvel album, juste avant leur showcase à la Fnac de Bordeaux. Retrouvez les dates de la tournée d’Eiffel ainsi que le nouveau clip du groupe à la fin de cette interview. Site officiel d’Eiffel.

Joseffeen/Muzzart : Ce nouvel album donne l’impression d’avoir voulu exprimer en musique la vision de la fin du monde avec juste quelques petites touches de vie et d’amour qui servent de dernières rambardes….

Romain Humeau : C’est tout à fait ça. Je pense que les artistes sont là pour proposer, à leur manière, une façon de transcender leur vision de vie. Cela peut parfois passer par un peu de critique sociale. C’est ce que nous avons toujours fait avec Eiffel. Ce n’est pas forcément de l’engagement, c’est simplement une vision sociale. Beaucoup de gens ont fait ça, d’Andy Partridge , des Kinks, Bob Dylan  à Brassens ou Brel. Nous essayons de faire ça à notre petit niveau et, comme c’est le sixième album d’Eiffel et que je ne supporte pas le sur place, nous l’avons fait avec 15 ans de plus et avons essayé de l’envisager un peu différemment, en représentant un monde futur. Nous nous sommes placés un peu plus loin dans l’avenir, en essayant de faire cas de tout ce qu’on pouvait nous raconter de très pessimiste et de catastrophique sur la vie sur terre. Et sur cette petite planète, il y a l’espèce humaine, au milieu de plein d’autres, qui aurait l’impression d’être supérieure aux autres et se créant des religions et des croyances pour se monter des remparts pour refuser de reconnaître la peur. Moi, j’ai peur, du monde dans lequel je vis, de la façon dont on utilise internet aussi par exemple et l’album parle de ces différentes peurs.

Joseffeen : Il me semble que cette vision peut inscrire l’album dans une tradition littéraire à la 1984 de George Orwell ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury….

Romain :  Oui, tout à fait. Le meilleur des mondes, Les Chroniques martiennes, Ravages, tout ce genre de choses. Dans “Manchurian Candidate“, on imagine le pire qui puisse arriver et on représente une exploitation de l’homme et la reprogrammation par des moyens barbares afin de contrôler le monde. Ce serait un monde sans création artistique visant à aller vers quelque chose de mieux. Aujourd’hui, on a tendance à voir le monde à travers son téléphone alors que j’aime le monde réel, l’idée de créer avec les mains. J’ai l’impression, qu’à une époque où on vit sur les téléphones et internet, on perd un peu de tendresse et d’humanité. C’est ce que nous avons voulu exprimer dans ce disque. Ce n’est pas le disque le plus dur musicalement d’Eiffel mais, dans les textes, j’avais besoin d’exprimer ce genre de choses à ce moment précis. Des chansons comme « Terminus » ou « N’aie rien à craindre » se placent à un moment où tout va exploser comme dans un monde à la Melancholia, le film de Lars Von Trier, un monde avec une planète qui est sur le point d’être percutée par une météorite. On a écrit cet album en se plaçant dans la perspective d’une fin du monde arrivant à toute allure et à ce moment-là, on ne peut plus chanter la beauté de la vie ou se rebeller contre quoi que ce soit.

Joseffeen : Ce ne sont pas les titres les plus rock de l’album mais je voulais que tu me parles de deux titres en particulier qui sont « Gravelines et  « Terminus ».

Romain : Les deux sont des titres apocalyptiques alors que la musique, elle, n’est pas violente. Pour « Gravelines », l’idée était, au départ, d’être dans un style de standard américain ouaté, cotonneux dans la mélodie et le phrasé. Ce nom m’est venu en yaourt au départ et je me suis rendu compte plus tard que le nom Gravelines est celui d’un bled en France où se trouve une des plus grandes centrales nucléaires françaises. L’idée de mêler ce côté apocalyptique à une mélodie tendre m’a plu. Cette chanson parle de deux amoureux de 15 ans qui se donnent un dernier baiser en haut d’une cheminée nucléaire alors que le paysage autour est totalement dévasté et lunaire avec juste quelques créatures comme des renards bleus ou des corbeaux rouges et des corps qui flottent après une explosion nucléaire. Il y a aussi le jeu de mots avec « grave », la tombe en anglais, qui m’intéressait et cette idée qu’on serait sur un chemin vers la mort. J’adore l’étymologie.

Quant à « Terminus », je trouvais ce titre parfait pour clôturer l’album. Il peut faire référence à la fin de l’humanité et puis, si pour une raison quelconque, c’était le dernier album d’Eiffel, cela ferait une fin digne avec ce titre là. Il n’est pas question de nous séparer mais on trouvera peut être un jour qu’il est temps d’arrêter Eiffel si ça n’a plus lieu d’être. Dans « Terminus », on a essayé d’exprimer des choses agréables et des choses simples aussi : des abeilles qui font du miel, maman qui fait une tourte, un chien qui passe, le baiser qu’on donne à son amoureuse et de dire, eh bien tout ça, on va le perdre. En le disant avec les bons accords, le bon phrasé, j’espère toucher les gens.

Joseffeen : Avec ce thème-là et sa mélodie au piano, ce titre ma fait penser à un contrepoids pessimiste du « Imagine » de Lennon…

Romain : Il y a de ça oui ! Je suis un fou de Lennon ! Je me demande ce qu’il pourrait écrire aujourd’hui dans le monde dans lequel on vit. Avec « Terminus », nous avons voulu dire que même arrivés au bout du bout, il reste des petites choses très simples sur lesquelles s’émerveiller. Toute la première partie de la chanson garde cette idée que l’émerveillement est encore possible même si la peur n’est pas loin.

Joseffeen : En parlant de Lennon, la pochette de votre album avec les 4 visages sur fond noir m’a fait penser à celle de With the Beatles, il y a une référence ?

Romain : Oui, tout à fait. Nous avions cette photo là en tête. La photographe de cet album des Beatles s’appelle Astrid Kirchherr. Pour moi, les Beatles, c’est une madeleine , un doudou. Je connais les paroles et les arrangements par cœur. On peut considérer qu’une chanson est un endroit dans lequel on va passer 3 minutes et quelques et j’adore me retrouver dans les endroits dans lesquels les Beatles m’emmènent. Une chanson comme « Yesterday », elle ne s’arrête pas quand on elle est terminée, elle continue à nous suivre après.

Estelle (qui nous a rejoints)  : C’est la première fois que l’on voit nos têtes sur une pochette d’Eiffel. On a voulu dès le départ quelque chose de très très sobre avec du noir et blanc. Et puis, les Beatles, c’est un groupe autour duquel nous nous retrouvons tous !

Joseffeen : Vous avez déjà fait quelques concerts en Belgique et partez en tournée. Quels sont les titres que vous étiez impatients de jouer en live en particulier ?

Estelle : Tous ! Mais je reconnais que des titres comme « Big Data » ou « Miragine » sont des titres particulièrement intéressants dans la manière de communiquer avec le public les textes, les émotions et la tension qui vont avec. Il y a aussi des chansons douces et beaucoup plus positives qui sont importantes dans cet album et il faut que nous arrivions à leur donner toute leur place sur scène aussi parce que c’est important de dire que l’on va essayer de faire plus que ce qu’on nous propose dans le monde aujourd’hui. Les 3 premières dates en Belgique ont été super ! Dans des lieux très différents à chaque fois : un petit club complet où les gens étaient à fond, puis une épicerie bio qui se change en salle de concerts le soir près de Bruxelles et enfin un festival que l’on avait déjà fait.

Muzzart Quizz :

Joseffeen : Quel est le tout premier concert que vous êtes allés voir enfant ou ado ?

Romain : Pour mon premier gros concert, je suis venu de Nérac à Bordeaux pour voir Sting sur sa tournée “Nothing like the sun ». J’avais 15 ans je crois. J’avais vu plein de concerts quand j’étais petit, notamment de musique baroque et de clavecinistes comme Gustave Leonhardt ou Scott Ross.

Estelle : j’ai vu plein de choses quand j’étais toute petite avec mes parents alors ça devait être quelque chose comme les Frères Jacques. Côté rock, je pense que c’était les Pink Floyd à Bercy quand j’étais en terminale.

Joseffeen : Vous travaillez régulièrement avec d’autres artistes, y-a-t-il des gens avec qui vous adoreriez collaborer ?

Romain : John Lennon mais ça va être compliqué. (rires) J’adorerais bosser avec Damon Albarn ou des gens comme Tom Waits et Frank Black. Ça, ce serait pour le rock mais j’aimerais tout autant travailler avec Jordi Savall. J’ai pu collaborer avec Bernard Lavilliers ces dernières années et j’en suis ravi.

Joseffeen : Vous faites toujours de longues tournées mais est-ce qu’il y a un endroit ou festival où vous aimeriez jouer ?

Romain : Je veux aller dans toutes celles où nous ne sommes pas encore allés ! (rires)

Estelle : J’aimerais beaucoup refaire les Nuits de Fourvière à Lyon. Nous avons eu la chance d’y jouer une fois et c’était magique ! Ce côté amphithéâtre en plein air, c’était génial.

Romain : J’aimerais jouer dans un festival, pas un grand festival, mais un festival dans un théâtre de verdure avec des lampions partout, 2000 personnes maximum, une rivière à côté et faire une résidence et des concerts acoustiques sur une péniche dans la journée et des concerts électriques le soir et tout ça sur 3 ou 4 jours. Voilà à quoi ressemble mon festival de rêve.

Joseffeen : Je sais que vous êtes très occupés avec l’album mais avez-vous eu le temps d’écouter des nouvelles choses qui vous ont plu ?

Romain : Oui, j’aime bien Merrie Land de The Good The Bad And The Queen que j’ai trouvé énorme. Et, moi qui n’aimais pas quand j’étais plus jeune, j’ai écouté quelques nouveaux titres d’Etienne Daho que j’ai trouvés sublimes.

Estelle : J’adore Astaffort Mods et leur titre « Le Shift ».

Joseffeen : Merci à vous deux !

NDLR: Le clip du titre “Chasse Spleen” d’Eiffel est désormais disponible:

Merci à Romain, Estelle, Pias et Ephélides