Les Terrasses du Kalif, initiative louable et de grande qualité.

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On se sent d’emblée bien dans cette cité rouennaise, aux abords d’une Place Saint Marc apprêtée pour des Terrasses du jeudi “version le Kalif“, cette fois, qui font suite, à mon niveau, à celles des quais rive gauche, déjà probantes. Vivante et avenante, Rouen honore donc en ce 14 juillet une structure d’importance, comme le fameux 106 implanté sur lesdits quais: le Kalif, école de musique où se tiennent showcases et répétitions, en plus de nombreuses autres manifestations musicales et culturelles.

Pour l’occasion, quatre groupes des environs sont à l’affiche et le moins qu’on puisse dire, c’est que celle-ci se veut attrayante, jugez-en: pour commencer, les locaux de The Divine’s orchestra et leur pop psyché de choix, puis 39th and Norton et son rock fougueux et racé d’obédience post-punk, qui laisse ensuite place à Tokyo/Overtones, plus nuancé dans son approche et tout aussi probant. Ceci avant de terminer en beauté avec Kim Novak, caennais dont le premier album, Luck and accident, fut hébergé par Talitres, celui à venir ayant l’insigne honneur de voir le jour chez Kütü Folk Records, indispensable label issu de Clermont-Ferrand.

The Divine Comedy

C’est donc la formation au sein de laquelle officie au chant et à la guitare Benjamin Dupont, batteur de We are crystal palace (tiens, un autre groupe rouennais estimable), qui inaugure les festivités devant une foule qui ira grandissant, et impose un répertoire au flou psyché diablement prenant. Sorte de Black Angels mis à nu, débarrassés du gros son qui caractérise les Américains, avec une touche rétro décisive, The Divine’s Orchestra fait preuve de savoir-faire. Il a en outre le bon goût de viser plus large que l’unique genre psyché, dont il propose une déclinaison stylée et émaillée de pointes plus colériques dans le son, impulsées entre autres par un guitariste qui, vous le verrez dans les images de ce report, transformera son instrument en outil d’expérimentation. Des titres comme Goes around ou Happy and tired font effet, de même que les autres compos du groupe, et révèlent donc aux néophytes un quatuor probant.

39th and Norton

Lancée sous les meilleurs auspices, la soirée se poursuit donc avec 39th and Norton, à la fois mélodique et percutant, se situant au beau milieu d’influences tant stoner que noisy. Rodés à la scène, forts de premières parties à prendre en compte (The Rakes ou Lords of Altamont, signe d’une polyvalence appréciable), Guillaume Maurice et ses acolytes se montrent à leur avantage et font la part belle aux chansons d’un album éponyme accompli. De mélodies patinées en attaques sonores délectables, comme sur Jetson, voilà un groupe qui réalise l’amalgame parfait d’influences elles-même excellentes, jouant avec vigueur et en nuançant ses compos quand il le faut, pour parvenir à un bel équilibre. Il reprend les Sex Pistols de belle façon (New York) et Guillaume usera même d’un porte-voix qui accroit le panel et l’intérêt du groupe. Ce dernier fait mouche par le biais de morceaux tels que Monkey ou Wrong track, pour ne citer qu’eux, et on sent comme chez The Divine’s Orchestra un ensemble qui chemine avec brio vers la construction d’un univers issue de ses propres investigations. Au son de Kurz et Wonder why, on vit là un second concert marquant et ce ne sont pas les Tokyo / Overtones qui en feront baisser la qualité.


Tokyo Overtones

Oscillant entre plages sensibles, atmosphériques, et élans plus bourrus les havrais et leurs “underground karaoke” s’inscrivent dans une démarche elle aussi singulière, et brassent depuis plus de dix ans des influences autant pop que rock ou electro. Mélancolique mais plutôt vive, faite de sons souvent inspirés, vocalement chatoyante, la musique du groupe charme autant qu’elle suscite l’éveil physique et sensoriel. De légères touches dark (30 nerves) étayent son propos et Jane dollar, par exemple, exhale un ressenti sincère et superbement exprimé, dont les guitares griffues accentuent la portée. Emotionellement, soniquement, ça ratisse large et les sentiments émanant du set sont vifs et forts. On pense aux influences avérées du groupe (Chokebore ou The Notwist), qui en construit une version personnelle foisonnante et cohérente. Les atours liés à ses morceaux sont variés, constamment plaisants, et il tient la scène avec classe. Des voix entrecroisées enjolivent sa prestation et il ressort aussi heureux que le public d’un concert complémentaire des deux précédents, et qualitativement irréprochable.


Kim Novak

Il ne reste donc plus à Kim Novak qu’à mettre un terme, dans la splendeur poppy matinée de passages cold et magnifiquement allégoriques qu’on leur connait. Leur récent EP, Glory, trouve une interprétation live de haute volée (Montego bay, entre autres, superbe) et on le voit comme on l’entend, Luck and accident préfigurait un avenir radieux pour le groupe normand. L’avènement d’Hugo, nouveau bassiste parfaitement intégré, a donné un second souffle à Kim Novak, qui s’appuie sur des dates mémorables (dont une ouverture pour les Stranglers, ou encore Nada Surf, And also the trees ou Poni Hoax) et des réalisations aussi fines que rageuses en certaines occasions. Entre new-wave, pop, cold-wave mesurée et rock, ici encore, un juste positionnement est trouvé et sur les planches, le groupe se lâche et fait le spectacle, en plus d’une collection de chansons dont aucune ne justifie la moindre critique négative. Le fracas rock côtoie la flamboyance pop, les plages lancinantes voisinent avec des cadences plus appuyées, le chant est aussi distingué que l’instrumentation et du tout émergent des titres sans failles. Tout comme les autres groupes de ces Terrasses captivantes, Jérémie et ses musiciens s’adonnent avec succès à l’élaboration d’un territoire musical individuel et prennent, dans les conditions du live, une belle envergure. Avec en plus de cela le côté tubesque d’un Love affair (Interpol est détroné), l’affaire est dans le sac et on piaffe d’impatience, après ce set, de se procurer l’album. Ce dernier fera d’ailleurs concurrence aux autres produits du label, merveilleux, dont The Delano Orchestra ou Leopold skin.

Pour conclure, ces Terrasses du Kalif s’avèrent incontournables et mettent à l’honneur une scène locale et régionale riche et performante, et suscitent l’envie d’une plus grande régularité dans ces évènements, dans la perspective de moments musicaux enchanteurs.

Photos William Dumont.