The Fitzcarraldo Sessions – We hear voices

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Jack The Ripper a du faire face, fin 2007, au départ d’Arnaud, chanteur théâtral et plus que charismatique, figure de proue du groupe (scéniquement, je le dis pour l’avoir vu, ce dernier dégageait une présence et une aura surprenantes). Beaucoup, à leur place, auraient baissé les bras, tentant leur chance au sein d’autres formations ou continuant péniblement avec un chanteur “de substitution” avec lequel ils n’auraient surement jamais retrouvé la flamme originelle. Mais les membres de Jack The Ripper, eux, ont fait preuve d’intelligence et d’une belle détermination, en décidant de poursuivre l’aventure avec, invités au chant sur les onze titres de ces Fitzcarraldo Sessions superbes, autant d’intervenants, et pas des moindres. Jugez-en: on retrouve ici Moriarty, Stuart Stapples, Syd Matters, Blaine Reiniger de Tuxedomoon, ou encore 21 Love Hotel, Joey Burns de Calexico (et ce n’est pas tout), chacun dotant le morceau auquel il participe d’une atmosphère envoûtante.
La trame générale est plutôt folk et s’affirme sur le morceau introductif, Alice & Lewis, qu’illuminent les membres de Moriarty, et qui d’emblée nous montre que les interventions extérieures ont été travaillées, pensées, et résultent d’un vrai travail collectif, concerté et abouti. Dans ses sonorités comme dans son chant, il captive et dégage une grande classe, ce dont on se réjouit d’autant plus qu’aucun de ceux qui suivent ne montrera de signes de faiblesse. Stuart Stapples (Tindersticks, est-il besoin de la rappeler..) se charge dès le titre suivant, Les Méfiants, d’instaurer un climat sombre et feutré, remarquablement épaulé dans sa tache par les musiciens,animés eux par la même passion que leurs collaborateurs. Puis c’est  au tour de Phoebe Killdeer, auteure d’un album déjà remarquable en solo, de magnifier l’orientation jazzy de The Gambler par le biais de son chant enjôleur et de caractère, qu’étayent des cuivres eux aussi décisifs. A peine remis de cet exercice jazzy remuant, voilà que Dominique A nous gratifie de son organe vocal velouté sur L’Instable, posé mais ombrageux, qui hausse d’ailleurs le rythme sur sa dernière minute, avant que Syd Matters (la liste des invités est décidément impressionnante par sa qualité) n’interprète un Waves sobre et maquillé par de très belles cordes et une acoustique non moins élégante.Les associations font feu de tout bois et ce n’est surement pas ce Lips Of Oblivion profitant de la présence, magique, de Blaine Reiniger (Tuxedomoon, tout de même…), qui me fera mentir tant il s’avère abouti. Une certaine tenue dans les sonorités se brouille soudain pour, sous l’impulsion de Blaine et de guitares plus acides, supportées une fois encore avec brio par les cuivres de la formation, charmer irrémédiablement tout en imposant une tension remarquable.
C’est ensuite As You Slip Away (holding pattern), avec Joey Burns (Calexico, ni plus ni moins) qui nous régale de cette enveloppe sonore racée, comme souvent ici, minutieusement élaborée, qui par instants prend des atours plus tendus ou monte en puissance sans que sa pureté, son côté émotionnel n’en pâtissent, bien au contraire. L’intervention de Paul Carter (Flotation Toy Warning) confirme cela, ce dernier usant de spoken words, puis d’un chant poignant, sur une enveloppe sonore sombre et richement ornée. Puis c’est Craig Walker (Archive, faut-il en dire plus) qui gratifie de sa présence un Animosity à la fois rugueux et délicat, fait d’une pop-rock des plus entrainantes. La magie est omniprésente et le spectre musical parcouru est large, Jack the Ripper, régénéré et transformé, ayant de plus l’habileté de rendre le rendu cohérent en ne se dispersant pas.
En fin d’album, on tombe sur Drawing Down The Water, le chant de..Cleo T. (21 Love Hotel) si je ne m’abuse, splendide (je me rappelle encore son éblouissante prestation lors d’un festival local en juillet dernier), allant de pair avec une vêture musicale dont les Jack The Ripper ont le secret. Le titre offre d’ailleurs en sa fin de bien beaux contrastes entre correction sonore et envolées plus rageuses, dont la formation auparavant drivée par Arnaud est dépositaire et qui font une grande partie de son charme et de son identité. Pour finir, El Hijo (ex Migala) prête sa voix grave et chaude à All The Mirrors Are Covered By Snow, très sobre, uniquement étoffé par un orgue, me semble t-il, et tout simplement étincelant, porteur lui aussi de ce climat simultanément lumineux et légèrement obscur.

En conclusion, on peut dire qu’il s’agit là d’un coup gagnant, magistral, de la part d’une formation au sujet de laquelle on aurait pu craindre le pire suite  au départ d’Arnaud, et qui trouve en ce disque majestueux un nouveau souffle, et une seconde vie, qui laissent augurer d’une suite passionnante.